Une enfant précoce

Une enfant précoce

Pour une fois, je ne te parle pas de mes enfants. Mais bien de moi.

Je suis née avant les étiquettes HPI et autres acronymes qui montrent les avancées dans les diagnostics des diverses particularités de développement.

Non, de mon temps on parlait simplement d’enfant précoce.

J’ai sauté des classes. Plusieurs. Trois, précisément.

Photo de Anastasia Shuraeva sur Pexels.com

La grande section de maternelle, à la demande de mes parents. Le CE1, poussée par l’instit. La 1ere, et ça ça venait de moi. Un vrai travail d’équipe.

Et aujourd’hui, je voulais te parler de comment ça a marqué ma vie. Comment pendant quasiment 20 ans ça a même été mon identité : j’étais l’enfant en avance. La fille qui avait sauté des classes.

En primaire, le décalage était quasi invisible. Grand gabarit, classes multiples, pas mal d’enfants avec un an d’avance autour de moi, facile.

C’est au collège que ça s’est gâté. J’y suis rentrée en 6ème avec mon corps d’enfant de 9 ans quand les autres entraient avec plus ou moins de fracas dans l’adolescence. Je ne pouvais plus suivre en sport (et j’ai très longtemps cru que c’était parce que j’étais nulle). Et très vite je n’ai  plus suivi en vie sociale non plus.

C’est particulièrement brutal sur la vie amoureuse et la sexualité. Chez les ados, 2 ans d’écart c’est un gouffre. En 4ème quand mes copines regardaient les garçons en gloussant je n’en avais rien à cirer. En 2nde quand j’ai commencé à vaguement m’y interesser elles commençaient à coucher avec leur copains. Je caricaturise, bien sûr, mais je pense que tu te rends compte du décalage.

Alors pourquoi avoir renfoncé le couteau dans la plaie ? Sauter cette 3ème classe ?

J’ai déménagé en 4ème et je l’ai assez mal vécu, pour plein de raisons. A l’entrée au lycée, tout est resorti. J’ai 13 ans, et je ne rêve que d’en partir. J’ai un plan. Deux, en fait : soit je pars un an en Angleterre m’aérer l’esprit, soit je saute la première pour en finir plus vite. De toute façon, je m’ennuie toujours autant en cours.

Contre toute attente – et à ce jour je ne me l’explique toujours pas – mes parents m’ont écoutée et suivie. Le plan Angleterre est vite tombé à l’eau : la plupart des organismes de départ et des lycées d’accueil mettaient une barre à 15 ans. J’en avais 14 ❌️.

On a donc enchainé les RDV avec mes profs. Le proviseur. Le CNED aussi. J’ai convaincu tout le monde. Et j’ai sauté cette troisième classe, passant de 2nde à terminale, créant un petit bordel administratif au passage (le numéro de candidat au bac étant attribué lors du passage des épreuves anticipées … je ne pouvais pas m’inscrire. Après pas mal de tractations on a fini par me donner un statut mixte, candidate libre pour les épreuves anticipées et candidates lycéenne pour les autres).

Et j’ai eu le BAC. A 15 ans et 5 mois. Mention bien. Et mon numéro de sécu en cadeau, bien que je ne puisse en bénéficier qu’à mes 16 ans (petit vide juridique, pas de couverture santé pendant 7 mois, heureusement c’etait retroactif – je crois que ça a été corrigé depuis).

Je suis alors partie en prépa. Entre le fait que j’avais un dossier quasi vide (pas de bulletins de première …),mon jeune âge qui faisait peur à tout le monde et un critère internat obligatoire (15 ans …) je n’ai pas eu grand choix.

« Fun » fact d’ailleurs : à cette époque, les grandes prépas parisiennes, les mieux classées, n’avaient d’internats que pour les garçons (ils ont fini par se faire épingler par la HALDE vers 2010).

La prépa, ça a été la parenthèse enchantée. C’est le repère des jeunes adultes (ou vieux enfants) très cérébraux, avec un fort esprit communautaire et pas de place pour les émotions. J’y ai vraiment trouvé ma place. Pendant deux ans j’ai fait des maths et joué au tarot/à la belote, j’étais dans mon élément. Tout le monde savait mon âge (d’autant plus que c’était une année électorale et je ne pouvais pas voter) mais ça n’avait aucune espèce d’importance. Et si j’étais la plus jeune, j’étais loin d’être la seule à avoir de l’avance.

Et puis est arrivée l’école d’ingénieur. Là aussi, j’ai été très vite très bien intégrée. Plusieurs groupes d’amis, vie sociale très riche. Et puis j’ai eu mon permis, le droit de vote, une carte bleue et un chéquier, bref, tout se résolvait peu à peu.

Mais… mais vie amoureuse vide. Ça restait LE décalage qui moi me pesait. Comme pour le sport, j’ai pensé que j’étais nulle. Trop grosse, pas assez belle, pas sexy, etc.

J’ai fini par rencontrer Monsieur Sans Chaussettes. J’ai eu mon diplome. J’ai déménagé et integré une grande entreprise. J’ai fait place nette, table rase du passé et j’ai fait mes premiers pas en temps que Madame Sans Chaussettes et sans étiquette.

Pendant des années j’ai caché mon âge au travail. Je ne mettais pas ma date de naissance sur mon CV. Je ne parlais pas de ces années, je ne voulais plus être définie comme « celle qui a eu le bac a 15 ans ».

Je me suis construit d’autres cercles, j’ai integré une équipe de rugby, j’ai peu à peu repris confiance en moi. J’ai fait connaissance avec Madame Sans Chaussettes. La vraie, pas « celle qui a sauté des classes ». On est devenues potes, on s’est rabibochées avec notre corps qui n’est pas si nul en sport. On a construit notre vie avec Monsieur Sans Chaussettes, qui portait lui aussi ses propres étiquettes.

Peu à peu ça s’est su. Au travail, au détour d’une conversation. Au rugby, quand on parlait de nos années lycée. Et j’ai compris que la-fille-qui-a eu-son-bac-a-15-ans et moi, on était la même personne. J’ai construit du respect pour elle, pour moi. Aujourd’hui, j’arrive à être fière de mon parcours.

Malgré ça, un truc est resté longtemps : la peur d’un jour me retrouver face à la décision de sauter ou pas une classe pour mon enfant. Au point de ne pas en vouloir, des enfants. Mais ça aussi, je l’ai dépassé.

Et pour l’instant, tout va bien. Je suis prête à me poser plein de questions et trouver plein de solutions dans ma parentalité. Et si on me parle un jour de précocité… et bien au moins je suis armée !

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