Savoir où je vais

SAVOIR OÙ JE VAIS

2020 est une année surprenante. Je reprends la plume aujourd’hui, après les mois bien étranges qui se sont écoulés dernièrement. Te souviens-tu comme en fin 2019 l’humanité était curieuse de ce que la nouvelle décennie allait apporter ? Le monde entier a fait un flash-back sur les années 2010, et des projections majoritairement optimistes pour les années 2020. On a parlé d’écologie, de circuit court, d’éducation positive, de tolérance, d’égalité.

En l’espace d’une dizaine de semaines pourtant, le monde a vite déchanté. Il s’est d’abord ému des incendies en Australie, a eu peur d’un nouveau virus à la contagiosité impressionnante, et s’est révolté encore une fois devant des inégalités et injustices de traitement flagrantes. Le monde se questionne, se remet en cause, essaye de changer.

Au milieu de tout cela, nous essayons tant bien que mal de trouver notre place en temps qu’individu. Je ne fais pas exception à la règle. Si cela faisait déjà plusieurs mois, pour ne pas dire années, que je me posais régulièrement la question « qui suis-je ? », ces derniers temps, elle s’accompagne de sa petite sœur « où vais-je ? ».

Crédit photo: photo personnelle

A mes origines

J’ai grandi en Afrique, dans un berceau métissé, au confluant d’une culture noire et d’une culture occidentale et antillaise. Lorsqu’on est métisse, on est sans cesse au contact de deux types de sociétés, ce qui peut être un avantage et un inconvénient à la fois. Enfant, j’ai montré un intérêt plus marqué pour la culture occidentale, disant sans vraiment me rendre compte des choses que je trouvais les blancs plus beaux, que je voulais les cheveux raides parce que c’était ce qui était beau à mes yeux.  Je voyais le monde et les choses avec l’innocence d’un enfant, sans trop de réflexions derrière. Je me souviens alors que ma mère me disait qu’il n’y avait pas de supériorité des blancs, pas plus des noirs, que je devais être fière de mes cheveux crépus, mais que tout cela je le comprendrais en grandissant. Elle me disait aussi que je devais toujours garder en tête que j’étais métisse, même si cela ne se voyait pas à l’extérieur, et que de 2 cultures, mon cœur ne pourrait en choisir une. J’ai 2 cultures mais une seule identité.

Je me souviens avoir pris une véritable claque le jour où j’ai visité l’île de Gorée. Je devais avoir 11 ou 12 ans quand j’ai visité cette ile de déportation esclavagiste, chargée d’histoire. Plus rien n’a été pareil à mes yeux. J’ai pris conscience de la réalité de la différence de la couleur de peau dans le quotidien, j’ai modifié mon regard sur les comportements des gens, les paroles qui étaient employées. J’ai commencé à lire les auteurs noirs, à m’intéresser au colonialisme, à cette relation si particulière entre la France et l’Afrique notamment. Si j’ai continué à assumer ma préférence pour l’occident, je n’en reniais pas pour autant ces valeurs africaines et antillaises que je commençais enfin à réellement comprendre.

Et un jour, j’ai eu mon BAC. J’ai quitté le domicile familial avec une soif non cachée de liberté pour aller m’installer en métropole, comme je l’ai toujours voulu. C’était pour moi l’étape indispensable pour me trouver. J’ai suivi des études prometteuses qui en réalité ne m’intéressaient pas, mais qui devait m’assurer un avenir serein. J’ai appris à vivre dans une société de blancs où j’ai découvert le racisme ordinaire et la discrimination à peine dissimulée. J’ai également découvert la solitude psychique bien différente de la solitude physique. Si j’ai toujours été casanière, je me suis rendue compte à quel point la vie pouvait être dure quand on est une femme, noire, en surpoids, timide, et à la santé fragile.

Je me suis rendue compte à quel point on pouvait soit même être raciste sans s’en rendre compte, guidé par les préjugés sur lesquels nous avons grandi. J’ai appris la puissance des mots et leurs impacts sur les autres, l’importance de la gestion et de la compréhension de ces sentiments, et tout cela m’a submergé. J’ai en quelques sortes appris la vie, la vraie.

Une place dans la société

Au moment de l’explosion en juin dernier du mouvement Black Lives Matters, j’ai beaucoup lu que si l’on ne prenait pas parti, c’est qu’on approuvait en silence. J’ai des convictions pour lesquelles je me bats, mais en silence. Je me suis donc demandée si cela faisait de moi une mauvaise personne. Je n’ai toujours pas ma réponse parce qu’il y a certaines choses qui ne me plaisent pas dans la façon dont le mouvement s’est déroulé, ou du moins dans la résultante, mais je n’en dis rien. Si je suis sans vergogne pour plus de reconnaissance des noirs, je ne suis pas pour un effacement de l’histoire, et qu’on réduise une personne à un seul trait de sa personnalité. Mais, je n’aime pas devoir me justifier. Je suis quelqu’un qui d’ordinaire, essaye au maximum de ne pas prendre parti, par peur d’être jugée, par peur de froisser, par peur de devoir aller au conflit, par peur de perdre le contrôle dans un élan de colère. Est-ce que ne rien dire insinue directement que je cautionne les injustices dénoncées ? Il y a une part de vrai, car si tout le monde se tait, rien ne change ; mais en même temps nous n’avons pas tous cette prédisposition, ce caractère qui nous permet de porter toute une cause et d’afficher sans crainte ce que nous pensons. Certaines personnes sont plus à l’aise et arrivent à mieux s’exprimer que d’autres, alors je ne vois pas pourquoi il faudrait forcer tout le monde à afficher son choix, ses appartenances.

Tout cela m’amène à me questionner sur le paradoxe de notre société qui appelle toujours plus à la tolérance et la bienveillance, mais qui l’est de moins en moins quand on y regarde d’un peu plus près. Il règne sans cesse un climat de jugement, de suspicion, de critique, de méfiance. La moindre de nos actions peut être interprétée de mille manières, et même si quelque chose est fait en toute innocence, on peut se retrouver à la place de l’accusé.

Crédit photo: photo personnelle

Maintenant, je suis maman. Et cette réalité me frappe encore plus. D’un seul coup, je me suis mis à me projeter encore plus loin que ma propre vie. J’ai repensé à celle que j’étais enfant, à toutes ces choses qui m’avaient marquée, toutes ces choses qui m’avaient rendue triste ou heureuse. J’ai fait une projection sur ma fille, elle aussi métisse, un métissage visible à œil nu cette fois. J’ai repensé à notre société qui m’avait tant changé, avec crainte de ce dont elle allait hériter. J’ai eu peur pour elle, qu’elle ne se sente pas en sécurité, qu’elle ressente son métissage comme une différence, un handicap, un poids. J’ai craint qu’elle subisse des discriminations parce qu’elle est une femme elle aussi. Un temps, je me suis même demandée à quoi bon mener tout ce que je fais au quotidien au niveau de son éducation, si c’est pour que du revers de la main, la vie vienne tout balayer, tel un ouragan en une fraction de secondes. Et après la peur, est venu l’apaisement.  

Je pense qu’il est normal de ressentir à un moment donné cette vague de crainte quand on est parent. J’estime aujourd’hui qu’elle a été (et est toujours) essentielle pour guider l’éducation que je donne à ma fille, et aussi me guider. Bien sur, l’actualité me fait toujours nuancer les choses. Je dirais que finalement pour moi, elle est comme une boussole. C’est de l’angoisse positive qui guide mes choix et actions. Je sais où je vais en ce moment grâce à elle. Je sais que je souhaite mettre le cap vers un comportement qui me correspond tout en permettant de faire grandir des petites personnes à la pensée éclairée qui quitteront le nid elles aussi plus tard, la tête pleine de questionnement, qui apprendront à leur tour, et décideront également de suivre leur propre chemin. J’espère qu’elles seront fières de leur expérience et de ce que la société leur montrera et apportera. Parce que finalement, la vie est un voyage qui nous fait grandir en continu.

10 commentaires sur “Savoir où je vais

  1. Merci beaucoup pour ton article. Il est magnifique, vraiment. Je vais le garder précieusement…
    Je te suivais sur Melle Dentelle, et mine de rien, je crois aussi que ton témoignage par ce biais, heureux le plus souvent, mais montrant aussi ton chemin, tes questions, etc, dans la « banalité » au bon sens du terme d un mariage, était aussi une manière de faire avancer la société! Même si ce n était pas le but premier de ta démarche!!!
    Mon mari dit aussi souvent qu il faut aussi se questionner sur là où on peut avoir un impact fort et une légitimité. Perso, je suis une femme, blanche, catholique, ayant fait des FIV pour avoir mes enfants, et travaillant en psychiatrie à un poste très « visible » politiquement.
    Ça ne me résume pas tout ça, mais visiblement l impact le plus important que je peux avoir, c est sur ma « légitimité sociale et d expert » en psychiatrie à lutter contre les discriminations que subissent les personnes souffrants de troubles mentaux. J aurais sans doute moins d impact sur, je sais pas, les lois de bioéthique, ou pour revenir à ton post, sur le racisme en France.
    Donc je mets mon énergie là où j ai le plus d impact. Mais ca ne veut pas dire que les autres injustices m indifférent, bien au contraire…
    Bon chemin a toi!!
    Et merci encore🥰

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    1. Bonjour Madeleine,

      merci pour ton gentil retour. Je suis contente que mes réflexions t’interesse toujours depuis ce temps, j’avoue que ça me surprend toujours quand je tombe sur des personnes comme toi qui me suivent depuis mon arrivée sur Mademoiselle Dentelle.

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  2. Très bel article ! Merciii, c’est très touchant et je te souhaite de trouver le chemin le plus epanouissant pour toi, ta fille et ta famille.

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  3. Merci mille fois pour ton article.
    Ma fille est métisse aussi. Mais moi je suis blanche, et elle me dit souvent qu’elle voudrait avoir « une peau beige, comme toi maman » (elle ne connaît pas – je ne lui ai pas appris – les termes usuels de blancs et de noirs pour désigner les couleurs de peaux, donc elle utilise les termes de beiges et marrons, tout simplement plus proches de la réalité !) et des cheveux lisses. Ça me fait mal, 6 ans seulement, a priori épargnée par le racisme (quoique je ne sais pas forcément ce qui se passe à l’école), mais en train, plus ou moins inconsciemment, de rejeter son identité noire ? Ça m’a rassurée en tout cas de voir que c’était pareil pour toi quand tu étais petite…
    J’essaye de la guider, de la rendre fière de sa couleur de peau, mais je patauge souvent et ai peur d’être maladroite, peur de ne pas savoir la défendre plus tard si elle rencontre des injustices.
    Merci d’avoir partagé tes réflexions, et pressée de lire tes prochains articles 🙂

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    1. Bonjour Florelouve,

      De rien. Je trouve effectivement assez complexe d’aider (et d’accompagner) les enfants dans l’acceptation de l’aspect extérieur. Je pense que c’est un travail pour lequel il ne faut pas se mettre trop de pression mais etre quand meme assidu, ce qui rend les choses plus compliqué. C’est un véritable challenge.

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  4. Ton texte me parle beaucoup !! Depuis mon mariage et la découverte de la blogosphère, je suis entrée dans un processus de déconstruction de certaines idées avec lesquelles j’avais grandi, de remise en question de certains réflexes de pensée, de préjugés, etc. Ce qui va être le plus difficile maintenant, c’est de le mettre en oeuvre, et éventuellement de corriger les personnes de mon entourage. Je suis aussi plutôt introvertie, exprimer ce que je pense à l’oral est bien plus compliqué que coucher mes idées clairement sur le papier. Ca n’aide pas dans les débats, c’est sûr…

    Bref, en tout cas, je te souhaite bon courage pour continuer à avancer dans cette démarche 🙂 Je pense qu’en élevant ses enfants dans une démarche de pensée bienveillante et tolérante, on participe à changer le monde aussi, petit à petit 🙂

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    1. Bonjour Madameparenthèses,

      Etre introverti dans notre société n’est tellement pas simple. Je suis sans cesse partagée entre l’envie de crier haut et fort ce que je pense pour inciter le débat, et l’angoisse de le faire. Et comme toi, je suis beaucoup plus à l’aise à l’écrit. La majorité des débats avec nos proches se passe d’ailleurs par écrit et c’est bien pratique qu’aujourd’hui la technologie nous permette d’être connectés également.

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