Banale et unique

Banale et unique

Quand j’étais petite, je remplissais des cahiers d’histoires, pleines de personnages sortis de mon esprit, qui vivaient des aventures que je ne pouvais pas vivre moi-même.

Avec le temps, j’ai construit tout un univers fictif dans lequel j’étais à la fois réalisatrice, scénariste, actrice… Avec ma sœur, nous passions des heures à imaginer et façonner cet univers.

Je me nourrissais de tout ce que je pouvais lire, regarder à la télévision, voir au cinéma ou observer autour de moi. La nature humaine m’intriguait et m’impressionnait à la fois.

Je tentais de la décrypter à travers l’écriture, de comprendre comment les relations se formaient entre deux personnes : le genre romantique est vite devenu mon genre de prédilection. Qu’est-ce qui faisait l’étincelle entre deux êtres et pas entre ces deux-là ?

Au stylo plume, je remplissais mes cahiers d’histoires que mes copines lisaient avec enthousiasme et commentaient comme la dernière série TV du moment.

C’était une période où chaque instant de vacuité était une opportunité d’écrire et de faire vivre de nouveaux personnages. Je ne me rendais absolument pas compte de la valeur de ce temps que j’avais à disposition.

Crédit photo : Geralt

Et puis, j’ai grandi.

J’ai quitté ma chambre d’enfant devenue celle de mon adolescence pour embrasser ce qu’on appelle communément la vraie vie.

Celle faite de fous rires avec les copines, de cœur battant pour un garçon qui n’en vaut pas la peine, de colère contre ses parents jugés si durement, de larmes essuyées, refoulées, cachées, de soupirs blasés, de gémissements de plaisir… La vie faite de signatures de diplôme, de contrats de travail, de bail, ponctuée par les abonnements téléphoniques, internet, électricité, de « mais c’est quoi cette facture ? » et de « putain, je suis imposable. »

L’univers de mon enfance s’est éloigné, mais cette conviction d’avoir quelque chose à raconter, quelque chose de spécial ne s’est pas éteinte avec l’âge.

Par une simple règle mathématique, les mois, les années s’écoulent de plus en plus vite à mes yeux alors que pour mes filles, le temps est une notion longue, abstraite, extensible. Quand on a moins de 10 ans de vie, c’est normal que le temps semble plus long.

À l’approche de la quarantaine, je commence à me dire que finalement, je ne ferai rien de spécial de tout cet univers inventé dans mon enfance. Que je ne suis pas Jo March des Little Women, et que somme toute, être banale n’a rien d’une tare. Sur 7,7 milliards d’êtres humains, la plupart mènent une vie tranquillement banale, faite des bonheurs et turpitudes que la vie place sur leur chemin. À moins d’être en perpétuelle recherche de plus que ça. Les projecteurs sont toujours braqués sur ceux qui n’ont cessé d’être en mouvement pour y être.

Je ne suis pas de ceux-là. Je suis de la masse banale, d’un pays riche, qui se lève chaque jour pour aller travailler après avoir déposé mes enfants à l’école.

Mon ADN dit pourtant que je suis unique. Évidemment, je le suis, tout comme toi, et toi, là-bas tout au fond de la salle, aussi.

Accepter ma banalité, c’est accepter de grandir. De vieillir peut-être. Sans renier les rêves que j’ai pu nourrir, sans oublier la petite fille que j’étais.

Accepter ma banalité, c’est aussi reconnaître que cette situation est toutefois enviable.

Accepter ma condition, c’est me rappeler chaque jour la chance incroyable que j’ai eue de naître en France, d’avoir pu faire des études, d’avoir un travail correctement rémunéré, de pouvoir partir en vacances, d’avoir pu rencontrer mon mari, d’avoir des enfants en bonne santé.

De vivre sans avoir peur du lendemain – ce n’est pas donné à tout le monde sur cette planète.

Alors, savourer ma chance d’être banale et unique à la fois, je le dois à cette petite fille, toujours en moi, pleine d’imagination. Et apprendre à mes filles à apprécier ce qu’elles ont.

Et toi, cours-tu toujours après tes rêves d’enfants ? Ou mènes-tu la vie rêvée de ton enfance ?

13 commentaires sur “Banale et unique

  1. C’est drôle, ces réflexions m’habitent régulièrement sans vraiment mettre de mots dessus… Comme toi, je suis consciente de la banalité de mon existence, tout en ressentant très fortement combien elle est unique (j’adorais également écrire des histoires, réelles ou inventées, quand j’étais jeune).
    En revanche, je n’envie pas une seconde ceux qui se trouvent sous les feux des projecteurs. Je côtoie une « star » dans mon travail, une star dans son propre domaine certes mais reconnu dans le monde entier pour ce qu’il fait. Son téléphone sonne sans arrêt, des personnes viennent le voir de très loin avec les yeux qui brillent, des articles de journaux sortent régulièrement avec son nom dedans. Mais sa vie personnelle est un échec à tous niveaux. On met le curseur où on veut, mais je considère que c’est bien plus important de se faire apprécier par ses proches pour qui on est, en étant présent auprès d’eux, à l’écoute, plutôt que de n’exister qu’au travers de la « personnalité publique », extraordinaire et quelque peu imaginaire, qu’on pourrait faire vivre à travers nous.
    Bref je me perds un peu, je trouve que ce sujet serait passionnant à débattre durant des heures 😉

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    1. Merci pour ton commentaire. Ça fait plaisir de savoir qu’on n’est pas seule à se questionner à ce propos ! Je te rejoins sur les feux des projecteurs, c’est sans doute quelque chose que je n’apprécierai pas du tout. C’est une vie particulière, qui ne concerne pas tant de personnes que ça, mais comme c’est ce qu’on nous donne à voir, on peut avoir l’impression qu’ils sont plus nombreux que « nous »… Effectivement, il y a beaucoup de fantasme sur ces étoiles, et comme on ne peut vivre que sa propre vie, on ne peut que regarder les étoiles si on n’en est pas une

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  2. Merci pour ton article que je trouve magnifique et rempli de sagesse. C’est important de ressentir de la gratitude pour ce que l’on a et de rappeler que ce qui nous semble acquis ou banal peut-être un luxe ou un privilège comparé à d’autres populations dans le monde. De mon côté, j’aime bien l’anonymat, je n’aimerais pas être sous le feu des projecteurs. Après, je ne dirais pas non à un peu plus d’aventure, de voyage, de road trip, de sortir du schéma travail, maison, école, vacances traditionnel. J’idéalise un peu les familles qui quitte tout pour partir avec leurs enfants et voyager. J’aimerais pouvoir prendre cette liberté mais d’un autre côté c’est difficile de quitter le salariat et une certaine sécurité. Parfois, il est difficile d’oser suivre ses passions, de se lancer, la raison, nos peurs nous limitent et pourtant je pense qu’il est important de vivre ses rêves et de ne pas avoir de regrets. C’est plus facile à dire qu’à faire. Je remarque, que les personnes qui ont vécu une grande épreuve, handicap ou frôlé la mort par exemple, change souvent de vie par la suite et ose davantage vivre leur vie à fond.

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    1. Merci pour ton commentaire. Je ne sais pas si c’est de la sagesse, mais oui, se poser 5 minutes et réfléchir à tout ce qu’on a, permet effectivement de ressentir de la gratitude et d’être plus serein avec soi-même.
      Oh oui, j’admire aussi beaucoup ceux qui arrivent à prendre des risques, osent franchir le cap ! Pour ma part, depuis que j’ai des enfants, je suis beaucoup plus prévoyante – j’ai tellement peur de leur faire payer le prix de ma liberté. Et c’est très difficile de sortir de sa zone de confort, c’est clair !
      Je remarque aussi une vision de la vie différente pour ceux qui ont vécu des épreuves difficiles, s’ils n’ont pas été détruit par l’épreuve en question…

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  3. Merci beaucoup pour ce très bel article.
    Comme le commentaire précédent, je me retrouve vraiment dans ton témoignage. Moi aussi je passais chaque minute de mon temps libre à lire, écrire et dessiner quand j’étais plus jeune.
    A titre personnel, je me suis toujours trouvée extrêmement banale et unique mais pas forcément dans le bon sens des termes. Je me sentais unique car en décalage avec les autres.
    Maintenant que j’ai grandi et vieilli (oui oui maintenant je vieilli) je vois ça beaucoup plus comme un atout cette banalité et finalement je me dis que mes petits tracas sont bien plus faciles à gérer et à traiter. Je n’ai jamais aimé être sur le devant de la scène donc cela ne me pose pas tellement de soucis.
    Par contre, c’est vrai que des fois j’aimerai un peu plus de piment dans ma vie mais je me dis qu’il y a le temps et que cela viendra sans doute avec les enfants qui grandiront 🙂

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    1. Je crois qu’on va bien vieillir, comme un bon vin ! 😀 Oui, moi aussi je me dis qu’en ce moment les enfants sont petits, je mise sur la sécurité, le train-train… et puis ensuite je remettrais peut-être un peu plus de sel dans nos vies ! Et puis, le quotidien, c’est aussi une grande aventure, beaucoup s’y noient alors on peut être fières d’arriver à naviguer là-dedans !

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  4. Merci pour ce très joli article. Pour moi il résonne un peu avec l’un de mes derniers articles où j’expliquais le décalage entre la vie dont je rêvais et celle que j’ai réellement. Je passais aussi mon temps à inventer des histoires et à créer quand j’étais enfant 🙂 Pour ma part je recherche cette banalité car pour diverses raisons j’ai beaucoup été celle qu’on montre du doigt (et pas forcément dans le bon sens du terme). C’est bien de trouver un bon équilibre entre la tranquillité d’esprit qu’apporte le fait de se fondre dans la masse et la richesse d’avoir toutes et tous notre propre singularité.

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    1. Tout à fait – et je pense que l’enfant qu’on a été est toujours en nous et explique aussi beaucoup de nos choix et comportements d’adultes. C’est bien que tu sois parvenue à identifier pourquoi la banalité te va très bien.
      On est plusieurs à avoir inventé des histoires quand nous étions enfants : quelle créativité, c’est génial et j’adore voir mes filles inventer à leur tour tout un monde imaginaire.

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  5. Je navigue aussi entre ces sentiments et quand je me dis que je devrai faire plus, m aligner avec des rêves de petites filles je me rappelle à quel point j apprécie mon quotidien et la banalité

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    1. C’est exactement ça, parvenir à se rappeler chaque jour des belles choses qu’on a aujourd’hui, même si ça ne ressemble pas à ce qu’on imaginait enfant. Et c’est peut-être même mieux que nos rêves finalement !

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  6. Merci pour ce bel article. Effectivement, il m’a fait penser à celui de Rosa Évril que j’ai beaucoup apprécié aussi.
    Je pense aussi que la situation sanitaire fait que l’on est peut être plus conscients que jamais de la chance d’avoir un toit, du travail et la santé. Tout peut basculer si vite!! Ma vie est à la fois banale et unique, mais elle me comble, car elle est en phase avec mes valeurs. La lecture y tient depuis toujours une place prépondérante. Un de mes collègues est toujours en quête de quelque chose de plus palpitant dans le domaine du travail. Résultat, il est constamment déçu.

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    1. Et oui, la situation actuelle questionne beaucoup – pour ma part j’ai toujours eu conscience que les choses pouvaient basculer à tout moment, pour avoir vu mes parents galérer au quotidien.
      Être en phase avec ses valeurs, je trouve que c’est essentiel, et ça permet une certaine sérénité dans nos vies. Dommage pour ton collègue, peut-être qu’avec le temps, il comprendra que sa recherche de plus l’empêche de voir et d’apprécier ce qu’il a déjà…

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