La Peur

La peur

Elle est là. Tapie dans un recoin. Silencieuse. Parfois, j’arrive à l’oublier quelques jours, quelques semaines. Mais, elle, ne m’oublie jamais. Patiente, elle attend. Elle guette, prête à bondir. Elle sait comment envahir mon cœur, elle sait comment me couper le souffle, elle sait comment faire pleurer mes yeux. Contrainte, j’ai appris à vivre avec elle.

Un soir, en couchant Alphonse, je l’ai trouvé un peu chaud. C’est une occasion rêvée pour la Peur. J’embrasse mon fils et je l’entends qui accoure. Je la sais proche, j’essaye de l’ignorer. Quelques heures plus tard, Alphonse m’appelle. Il est brûlant. Je lui prends la température : 39,5 °C. La Peur danse d’allégresse, c’est l’occasion qu’elle attendait. Je n’essaye même pas de la tenir à distance, je sais que je ne suis pas assez forte. Mon petit Alphonse est en larmes. Je lui demande s’il a mal. « Un peu, à la tête ». Je tressaille, tentant de paraître calme. La fièvre le terrorise. Il a des réminiscences de ses hospitalisations. Je lis dans ses yeux la terreur qu’il a de retomber malade. J’arrive à le convaincre d’accepter le doliprane. Puis, je l’embrasse fort, lui dis de se rendormir.

Le lendemain, il paraît en pleine forme. Mais le soir, un nouveau pic de fièvre apparaît. Je n’ose pas sortir à nouveau le thermomètre. Je ne lui dis pas qu’il est brûlant. Il ne demande qu’un verre d’eau. Je ne veux pas lui partager ma peur. Dans mon cœur, cette dernière prend ses aises. Elle sait qu’elle va rester au moins quelques jours, alors elle s’installe confortablement. À nouveau, Alphonse apparaît en pleine forme le matin. Il va à l’école, confiant. Assise derrière mon ordinateur, la concentration me fuit. Je cherche sur Google « symptômes rechute cancer » tout en ayant conscience du ridicule de ma démarche. Mon cerveau fonctionne encore, je sais que je devrais rationnaliser. J’en suis incapable.

crédit photo : unsplash

La nuit suivante, Alphonse va beaucoup mieux. Déçue, la Peur commence à remballer ses affaires. Elle traîne, joue la montre. Elle n’a pas envie de partir. La voilà enfin qui se recule, elle reprend son guet. De toute façon, elle n’est jamais loin.

C’est le quotidien de chaque parent. En endossant ce rôle, on accueille cet amour inaltérable mais également cette peur si prompte à déferler en nous.

Dans mon cas, la Peur sait qu’elle va vite pouvoir revenir, elle s’en délecte : Alphonse a son IRM de contrôle trois semaines plus tard. Le premier espacé de six mois du précédent. C’est déjà une petite victoire : cela signifie qu’Alphonse a tenu le cancer à distance pendant au moins trois ans. Mais c’est aussi une source d’anxiété. À quel point peut grossir une tumeur en six mois ? La tranquillité de notre existence va-t-elle se fracasser à nouveau ?

Alors la Peur revient. Doucement. Insidieusement. Chaque jour, elle gagne davantage de terrain. Elle attend ce jour du 19 mars en se demandant si la trêve va cesser. Et de mon côté, j’espère. J’espère, de toute mes forces, que mon petit Alphonse pourra continuer son chemin. Que ce jour ne sera pas funeste. Que nous aurons envie de célébrer le printemps. À l’heure dite, la Peur atteint son paroxysme. J’en tremble. Je ne suis plus capable de la moindre réflexion. Qu’on me pose n’importe quelle question, la réponse est invariable. Je ne sais pas. Tout mon être se tend vers ces quelques secondes où le radiologue viendra nous voir, après l’IRM. Que nous dira-t-il ?

Mon emploi du temps s’arrête à cet instant précis. Après, c’est l’inconnu. Il y a des choses prévues dans l’incertitude, d’autres repoussées « au cas où ». Je ne veux pas prendre d’engagement que je ne pourrai tenir.

Une tumeur cérébrale a été diagnostiquée à Alphonse le 24 février 2017. Il avait alors 4 ans et 1 mois. Depuis, la Peur joue au chat et à la souris avec moi. À chaque fois, elle ne s’en va que pour mieux revenir. J’ai un fort penchant pour la panique. Je confesse même être allée aux urgences pédiatriques pour rien. Je n’y peux rien. Je suis un hôte parfait pour la Peur. Je n’en ai pas honte non plus. Je suis fataliste. C’est ainsi.

Aujourd’hui, cela fait donc 4 ans et 1 mois que sa vie a basculé, ainsi que la nôtre. Nous y sommes. Alphonse a passé autant de temps en tant que petit garçon lambda qu’en tant que petit guerrier. Et quel guerrier ! Le plus beau, le plus intelligent, le plus gentil qui soit.

Cette fois encore, la Peur s’est retirée. C’est sûr à présent : Alphonse est toujours en rémission. J’espère quelques mois de tranquillité après ce mois chaotique. Le contexte actuel n’aide pas. Mais tant que mon petit garçon va bien, je sais que je pourrais garder la Peur à distance. Et c’est bien là tout ce qui compte.

22 commentaires sur “La Peur

  1. Je n’ose imaginer la peur instintive de tout parent multipliée par je ne sais combien par cette terrible expérience …. longue vie à toi p’tit Guerrier ❤ et bon courage à tes parents

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    1. Je tremble en te lisant devant cette crainte terrible qui ne doit pas vous quitter.
      Je souhaite que tous les IRM suivants vous apporte le même résultat de rémission que celui du 19 mars.

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  2. Merci pour tes mots, si forts, si intenses…. Et moi je trouve que tu es dure avec toi-même : la Peur a le beau rôle, mais elle n’enlève rien à ton courage à toi, à celui de ton petit Guerrier et de votre famille extraordinaire !! ❤

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  3. Je crois qu’à partir du moment où nous sommes enceintes la peur s’installe plus ou mois profondément en chacune de nous. Elle s’exprime d’avantage quand on a connu la maladie, les drames, toujours prête à bondir. C’est tellement difficile de l’apprivoiser et en même temps c’est elle qui nous aide à savourer le moindre petit bonheur.

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  4. Merci pour cet article. Vous êtes une maman courageuse. J’ai été un enfant malade( malformation cardiaque congénitale opérée à deux reprises) et ai donné des sueurs froides à mes parents. Et à 41 ans, je leur en donne encore à chacun de mes bilans cardios ( même s’ils ne disent rien).
    Vous connaissez la peur et faites tout pour la tenir à distance. Laissez moi vous dire qu’un jour le cancer sera loin de votre petit bonhomme, que même si ses souvenirs liés à sa pathologie s’estomperont, il en gardera une force de caractère et une certaine détermination face à l’adversité. Il ne lâchera rien, jamais. Et entre vous il y aura un lien indéfectible de guerrier à guerrière. Je vous souhaite plein de bonnes choses et espère que vous nous donnerez très bientôt de bonnes nouvelles.

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  5. Je connais ce verdict de l’IRM pour moi, cette peur qui revient et qui ne me laisse jamais… je n’ose même pas imaginer si c’était pour mes enfants.
    Je n’ose plus tout dire à mes parents, je leur cache des choses pour ne pas les inquiéter, même si tout va globalement bien.

    Alphonse, tu es un guerrier, LE guerrier de tes parents, petit garçon fort, tu pourras dire « je l’ai maintenu loin de moi ce cancer » et j’en suis sure, tu es un petit garçon très très fort !

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  6. À quelques semaines de la naissance de mon bébé « d’après », tes mots raisonne en moi … je ne sais pas encore quelle forme prendra la peur, ni comment elle se manifestera, mais je sais qu’elle n’est pas loin, tapis dans l’ombre, prêt à nous sauter dessus quand on s’y attendra le moins 😔
    Tant mieux pour l’IRM d’Alphonse, bravo petit guerrier 💪

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    1. Je me doute bien que la peur va t’accompagner pendant quelques mois. Et je sais que te dire que cette peur n’est pas rationnelle ne changera rien… J’espère que tu arriveras à profiter de ton quatrième bébé malgré tout et t’envoie plein de bonnes ondes pour ces semaines éreintantes à venir ❤

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