Ta précocité, ce cadeau empoisonné
Quand je suis devenue mère, je voulais juste avoir des enfants en bonne santé, heureux et épanouis. Tu es arrivé, et très vite, j’ai compris que tu allais nous réserver quelques surprises.

On ne va pas se mentir, avoir un enfant qui avance vite et bien, c’est gratifiant. Sans pour autant vouloir à tout prix tenir tous les records « Guiness Book », je dois avouer que j’étais contente à chaque fois qu’il passait une étape, qu’un apprentissage était validé et acquis. Forcément, quand son enfant fait les choses à l’âge où on attend qu’il le fasse, ou même bien avant, c’est moins angoissant que d’attendre désespérément que certains apprentissages se mettent en place (langage, marche et motricité…). On répond toujours avec plus d’enthousiasme au médecin ou à un professionnel, quand on sait que notre enfant fait « bien » les choses.
Et puis, autour de nous, il y a les autres. L’entourage. Ceux qui demandent toujours si notre enfant sait faire telle ou telle chose, parce qu’il a l’âge pour ça. Oui, ce sont les mêmes que ceux qui te demandent si ton nouveau-né tout neuf fait ses nuits à 10 jours de vie. Attention, ça part toujours d’une bonne intention. Alors là aussi, cela devient une fierté que de répondre que « oui, il sait déjà marcher », « oui, il fait déjà des phrases complexes », « oui, il sait compter jusqu’à 10, 100, 1000, l’infini », « oui, il connait l’alphabet et sait écrire son prénom en attaché sans modèle ». C’est normal, c’est humain. On est toujours sensible à la réussite, aux résultats positifs.
Et c’est ce qu’on a connu avec toi. Toi, notre enfant tellement attendu et désiré, et qui en plus évoluait à vitesse grand V. A la crèche, les professionnelles nous faisaient très souvent allusion à tes hautes compétences. Sans pour autant te comparer aux autres, elles nous disaient que tu savais déjà faire ça ou ça, que c’était peu commun, à ton âge. A la maison, il y avait nos proches, qui admiraient avec fierté ton développement précoce. Précoce, c’est le terme qu’utilisait très souvent les médecins, en parlant de toi, de ton fonctionnement. Et cette précocité, qui semblaient si belle, si simple et facile, quand tu étais tout petit, a commencé à corser ta vie et la nôtre, en grandissant.
Bien évidemment, on n’allait pas se plaindre, tu étais doué. Très doué même. A même pas trois ans, tu avais des conversations sérieuses et profondes sur certains sujets, qui ne concernent pas les enfants de trois ans. Tu adorais (et adore toujours), parler aux adultes. Ils te nourrissaient. Mais il t’en fallait toujours plus. Comme si rien ne te suffisait. Je me rappelle encore du jour où, à peine âgé de 4 ans et demi, tu demandais à ton papa de t’apprendre les divisions et les multiplications. Après tout, pourquoi pas. On a toujours répondu à tes demandes, à ta soif de savoir.
Mais un jour, l’école a commencé à nous alerter. Que tu t’ennuyais sûrement, et que tu pouvais donc avoir des problèmes de comportement en classe. Ce qu’on te donnait ne te suffisait plus. A la maison, tu es devenu un vrai tourbillon. Ton cerveau, jamais en pause, toujours à cent à l’heure, ne se reposait jamais. Les endormissements étaient devenus de véritables cauchemars, je redoutais chaque soir l’heure de te mettre au lit. A vrai dire, tout ou presque était devenu compliqué. Alors, on a commencé à en parler aux professionnels de santé, qui très vite ont remis sur le tapis ta précocité, parlant du fameux « HPI », le haut potentiel intellectuel. Ta maîtresse aussi, nous en a parlé. Elle adaptait les choses, mais ce n’était pas toujours suffisant. On a donc mis en route la machine des bilans, des tests… Neuropsy et psychomot sont devenus nos rendez-vous romantiques avec ton père, et très vite, on a eu les clés de ton fonctionnement.
Durant cette période, tu as sauté une classe. C’était devenu vital, car chaque jour d’école était un stress pour toi, mais aussi pour moi. Je me demandais toujours ce que la maîtresse allait me dire le soir en te récupérant. Et tu avais la meilleure des maîtresses, à ce moment là, pour t’accompagner. Une maîtresse qui a tout fait pour toi, pour t’aider à être bien en classe, allant jusqu’à discuter avec toi pendant 30 minutes pour t’apaiser et te remettre à ta posture d’élève. Tu as donc fait ta MS et ta GS en une année. Un chamboulement pour toi comme pour nous. Tu as eu besoin de temps pour trouver ton équilibre. Et à la fin de cette année, on a eu ton mode d’emploi. La neuro-psy nous a expliqué que tu avais l’âge intellectuel d’un enfant de 10,5 ans à même pas 5 ans. Et que c’était beaucoup pour un petit être humain, aussi exceptionnel soit-il !
Je dois t’avouer que j’ai longtemps détesté ta précocité. J’en avais ras le bol. Car tout était compliqué. Et on n’avait pas ou peu le droit de se plaindre, car tu étais intelligent. Très intelligent. Trop intelligent. Comme tu n’étais pas déficient, tout allait bien. Il te suffisait juste de faire des efforts. Des efforts en classe, à la maison. Après tout, tu étais intelligent. Tu pouvais le comprendre et au moins essayer. J’ai même rêvé que tu sois juste « normal ». Je m’en fichais que tu sois le plus rapide à savoir lire, écrire, compter. Je voulais juste de la sérénité.
Aujourd’hui, tu es en CE1. Tu mesures une tête de plus que les enfants de ta classe, qui ont un an de plus que toi. Tu es toujours « précoce », « HPI », et d’autres réjouissances… Tu me fais rire quand tu me dis des trucs du genre « ah ah, ça t’embête que je comprenne les choses trop vite, hein ? » notamment lorsque tu as découvert que le Père Noël n’était qu’une légende (et tout ce qui va avec : le lapin de Pâques, la p’tite souris…). Je suis toujours aussi surprise quand je t’entends employer certains mots, un niveau de vocabulaire que même des adultes n’ont pas forcément. Je suis toujours autant admirative devant ta force de réflexion et ton esprit critique. Je me suis formée et informée pour t’accompagner au mieux, avec tes particularités qui font de toi l’enfant unique et exceptionnel que tu es. Etre ta maman reste l’un des plus beaux cadeaux que la vie m’ait offert. Et comme un bonheur n’arrive jamais seul… tes deux petits frères ont été fabriqués sur le même moule… Au moins, on était déjà préparés !
