Hé Mad’moiselle !

Hé Mad’moiselle !

J’écoutais mes collègues discuter de #MeToo et ils disaient qu’ils étaient surpris de l’ampleur du phénomène, qu’autant de femmes se soient faites harceler ou agresser sexuellement et qu’elles ne se réveillent que maintenant. Oui, le sujet est maintes et maintes fois rabâché en ce moment mais je vais en remettre une couche. Je le ferai avec moins de talent qu’Angèle, moins de panache qu’Adèle Haenel, mais je vais écrire ce que je leur ai dit, à ces collègues.

Vous ne pouvez pas comprendre

Tout comme il n’est pas possible à quelqu’un de caucasien de comprendre le quotidien d’une personne de couleur, les hommes ne peuvent pas se mettre à la place des femmes. Sauf à se travestir de façon vraiment convaincante, vous ne saurez jamais ce que c’est de subir ces regards lourds, ces sifflements qui nous rabaissent à une condition animale. Vous ne saurez pas ce que c’est de réfléchir à la bonne tenue, ni trop sexy pour ne pas attirer les pénibles, ni trop coincée pour ne pas décourager un premier rendez-vous amoureux. Vous ne saurez pas ce que c’est de chercher un wagon de métro avec des gens, parce que ce type là, assis tout seul et qui nous déshabille mentalement avec un regard concupiscent, nous met mal à l’aise. Même si on sait aussi que « les gens » ne bougent pas quand il y a une agression dans le métro, et que souvent, ce ne sont pas les plus forts qui interviennent. Vous ne saurez pas ce que c’est de se faire poursuivre par des insultes parce qu’on a refusé d’engager la conversation avec un homme, qu’on a refusé de donner notre numéro de téléphone ou notre pseudo sur les réseaux sociaux.

Mais on ne peut plus rien faire, plus rien dire

Ahhh pauvres hommes ! C’est leur grand malheur ! Ils ne peuvent plus aborder une fille dans la rue sans que celle-ci ne soit sur ses gardes. « Oui, mais à cause de quelques phacochères, toutes les filles deviennent méfiantes. C’est pas juste pour les autres ! Ça veut dire qu’on ne peut plus dragouiller dans la rue. Qu’on est obligés d’aller en ligne pour faire des rencontres ! Ce n’est pas normal, ça ! Ce n’est plus la vie ». Alors mon gars, la vie c’est de comprendre que quand une fille dit non, c’est non. « Non je ne te donnerai pas mon numéro » ne peut pas être interprété par « si j’insiste, elle finira bien par dire oui de lassitude ». Si elle te dit « non, je ne veux pas boire un verre », ce n’est pas qu’elle n’a pas soif, juste qu’elle n’est pas intéressée. Si elle te dit « j’ai un copain » ou si elle te montre une bague sur son annulaire gauche, il est inutile de dire « t’inquiète, je ne suis pas jaloux ». En plus, tu sais quoi ? Plein de filles mettent une bague à ce doigt, pour tenter d’éloigner les types comme toi.

Hé mad'moiselle !

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Crédit photo : Free-photos

Ce n’est quand même pas toutes les filles qui sont concernées

Bah si. En tous cas, toutes celles que je connais, se sont déjà faites ennuyer. Pas qu’une fois, mais régulièrement, et de façon croissante avec les beaux jours. On commence très jeune à comprendre. Au tout début de l’adolescence, quand sur le chemin du collège un quarantenaire BCBG en grosse berline ralentit et roule à notre hauteur « hé ! tu suces ? ». Quand à 15 ans, on se prend une main aux fesses dans le RER, et que rouge de honte, on préfère fuir plutôt que de hurler notre rage. Quand à 18 ans, le moniteur d’auto-école nous plaque une main sur le sein en disant « ça va, maintenant je peux, tu es majeure ». Quand à 19 ans, en prépa, le prof se colle derrière nous devant l’ordinateur et pose sa main sur la nôtre durant les travaux pratiques en disant « humm tu sens bon », le nez dans nos cheveux. Quand à 21 ans dans un laboratoire, le directeur nous encercle pour manipuler un appareil « regarde comment on le règle. Si tu le casses, ne t’inquiète pas, ça sera notre petit secret » – appuyé d’un clin d’œil – et que tu apprends que ce même directeur entretient une relation avec une thésarde, en plus de son épouse officielle. C’est tout ça, le quotidien d’une fille, d’une femme. Ce sont toutes ces effractions de notre espace, toutes ces violations, plus ou moins importantes, plus ou moins pesantes, qui font que nous ne sommes jamais à 100% sereines, qui fait que non, même en France au XXIème siècle, nous ne sommes pas à égalité avec vous, messieurs.

Et pour toi que j’élève

Mon fils, mon si petit, mon si mignon. Je veux que tu dragues gentiment, pas que tu te réunisses en troupeau avec tes amis pour commenter le physique des femmes dans la rue. Je veux que tu aies le tact de changer de trottoir quand la nuit, tu marches derrière une jeune fille, et que tu presses le pas pour la doubler, pour ne pas qu’elle se sente menacée. Je ne veux pas que tu t’étales dans les transports, en utilisant un siège et demi. Si tu as des grandes jambes, tu les mettras dans le couloir, ou tu resteras debout. Je veux que tu saches qu’un non est un non. Je veux que tu saches qu’une femme vaut un homme, qu’un homme vaut une femme. Je veux que tu sois fort, je veux que tu sois doux, je veux que tu sois égalitaire. Je veux que tu sois un féministe, mon fils.

Je ne sais pas ce que vous en pensez, en tant que femme, en tant qu’homme, en tant que parents, mais votre point de vue m’intéresse ! En attendant, je vais aller écouter « Mesdames », l’un des titres du chouette nouvel album de Grand Corps Malade, que je vous recommande chaleureusement.

13 commentaires sur “Hé Mad’moiselle !

  1. Merci merci !!!!
    Je me suis accostée la semaine dernière pendant que je bossais dans un café avec mon pc pendant plus de 30 minutes par un type vraiment très lourd. Personne ne m’a aidé. J’ai fini par fuir (il faut du temps en plus pour remballer les affaires) dans une boutique et je Suis restée 20 minutes avec là vendeuse pour être certaine de ne pas être suivie. En racontant l’annecdote à mes collègues masculins, ils étaient surpris que ça arrive encore ce genre de comportement ! Euh non seulement ça arrive encore mais plus que jamais …

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  2. C’est un peu énervant de dire que toutes les femmes ont été harcelées ou agressées. Parce qu’en plus de me sentir particulièrement chanceuse, je vais finir par me sentir particulièrement repoussante pour ne pas avoir eu à subir cela. En parlant avec mes amies, je remarque qu’il y en a quand même plusieurs (ouf) dans ma situation.
    Donc restons sur une grande majorité de femmes importunées et/ou agressées. C’est déjà beaucoup trop !
    Et continuons à en parler, à changer les mentalités.

    Après je m’interroge aussi pas mal sur la facon de draguer. Les insultes dans la rue, les commentaires vulgaires, les répliques stupides après les refus clairs… c’est facile de dire que ca doit s’arrêter ! Et que les auteurs sont des abrutis qui devraient être remis à leur place/punis par la justice.
    Mais pour les tentatives de dragues, les compliments, je trouve ça plus compliqué. Les compliments peuvent être maladroits ou gentiment émis mais mal perçus. C’est difficile de savoir ce qui va être mal pris / mettre l’autre personne mal à l’aise.
    Et je sais que lycéenne, pour mon premier copain a ramé un long moment avant qu’on sorte ensemble. Je ne lui avais jamais clairement dit non mais je ne l’encourageais clairement pas non plus (je n’arrivais pas à concevoir qu’il s’intéressait à moi). Il m’a invité plusieurs fois à sortir sans que j’accepte (foutu timidité!). D’autres que moi auraient pu le trouver lourd (voir se sentir harceleées?). Moi c’était ce qui me fallait pour être convaincue que je lui plaisais vraiment.
    Alors je serais triste de savoir que les hommes (et les femmes) arrêtent de complimenter, d’essayer de séduire. Mais comme c’est une question de perception, c’est dur…

    Et je me pose aussi la question pour mes enfants. Ce n’est pas facile d’éduquer des garcons: ils doivent apprendre à faire attention à la charge mental, à être égalitaire, à draguer avec considération… Il verra l’exemple de son papa (un quasi gentleman) mais je ne pense pas que ca soit suffisant.
    Par contre, je ne pense pas que je lui apprendrais à changer de trottoir quand il suit une fille. (Si il y en a une sur les deux trottoires, il slalome entre les voitures sur la route?)
    Tout comme j’essaierai d’apprendre à ma fille que tous les hommes ne sont pas des menaces, qu’il faut être prudente mais pas s’inquiéter en continu.

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    1. La vraie piste, pour l’avoir subi maintes fois et si ça peut t’aider, c’est tout simplement le respect. Quand on se fait aborder avec respect, on sent quand même une différence. Ensuite, il y a le langage, il est plus agréable d’entendre « bonjour ma jolie » que de se faire siffler, ou autres invectives vraiment vulgaires que je ne détaille pas.
      Enfin, l’effet de groupe n’aide pas. Si tu es assise sur un emplacement 4 places et que 3 mecs s’installent, tu es forcément mal à l’aise s’ils t’abordent (effet d’être coincée), si c’est un groupe de mecs dans la rue, franchement, il faut se mettre à la place de la nana pour imaginer l’impression que ça donne.
      Respect, emploi d’un vocabulaire correct, vrai sourire et prendre son courage à 2 mains en tentant l’approche seul sont vraiment les clefs.
      En me lisant, je ne me demande ce qui est incompréhensible là-dedans, ça devrait être naturel tout ça, on n’insulte pas par ex un mec qui nous intéresse réellement ….

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    2. J’ai longuement hésité sur comment répondre à ton commentaire, parce qu’il traite de nombreux sujets de l’article.
      Non, tous les hommes ne sont pas des menaces, mais l’attitude de quelques uns entâche la confiance naturelle que l’on pourrait avoir spontanément. Un peu comme les belles promesses de nos politiques, chat échaudé craint l’eau froide.
      Tu peux choisir de dire à ton fils de ne pas prendre en considération les craintes de l’autre, des femmes en l’occurrence, et moi, je choisirai d’apprendre au mien l’empathie (« savoir se mettre à la place de »). Changer de trottoir, la doubler… qu’elle ne se sente pas oppressée par une présence trop proche derrière.
      Tu as pu ne pas être ennuyée, et j’en suis très heureuse pour toi. Je crois que cela dépend grandement des circonstances dans lesquelles tu as grandi, évolué. N’empêche que quand les sondages montrent que 100% des femmes interrogées ont été victimes ou témoins d’attitudes déplacées dans les transports en commun parisien, c’est bien loin d’etre un phénomène marginal (ici https://fr.scribd.com/document/261942856/HCEfh-Avis-harcelement-2015-04-16-VIO-16-1). Nous n’avons peut être pas toutes les mêmes curseurs pour nous sentir incommodées et tu pourrais tout à fait qualifier de drague bien lourde ce que j’appelle harcèlement de rue.
      De nouveau et comme je l’ai dit, cet article ne traduis que mon ressenti et des témoignages issus de mes amies et connaissance.

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      1. Totalement d’accord avec ton analogie avec les politiques.C’est malheureux pour la grande majorité des gars bien mais à part une punition plus sévère et surtout une meilleure éducation des jeunes générations, je n’ai pas de solution.

        Je n’ai jamais dit que je n’apprendrai pas à mon fils l’empathie ! Mais peut être que je ne pousserai pas ca au même degré que toi. Parce que certaines femmes ont l’impression d’être suivie la nuit. D’autres n’aiment pas se retrouver seule dans l’ascenseur avec un homme (ou un groupe d’homme. Certaines femmes seront effrayées d’êtres assise dans le métro à côté d’un homme. On ne peut pas tout prévenir ni se mettre à la place de tout le monde. Comme dit Virg, je lui apprendrai le respect et à faire attention à ce que son comportement ne soit pas dérangeant. Mais marcher sur un trottoir, ce n’est pas menaçant. (Même si je comprends que certaines puissent ne pas se sentir en confiance.)

        Bien sûr que la fréquentation des transports en commun et le le lieu de fréquentation ont un impact sur l’expérience des usagères. (Mais bon, je suis de banlieue parisienne donc normalement dans les personnes les plus concernées.)
        Après il ne faut pas oublier que l’enquête que tu cites, a été menée (si je ne me trompes pas) auprès de 600 femmes, échantillon très peu représentatif.
        Une étude plus vielle du FNAUT sur 6500 femmes arrivait à 87% de femmes victimes.
        On a pas besoin de dire que toutes les femmes sont victimes pour dire que c’est un phénomène important et qu’il faut réagir: la grande majorité, la plupart, presque toutes… Il y a plein de manière de le tourner. Mais bon ce n’est que ma sensibilité.

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  3. Même mon mari qui est pourtant de bonne foi a du mal à comprendre mais c’est toujours difficile à expliquer à quelqu’un qui ne le vit pas.
    En revanche, ça me fait toujours doucement rire cet amalgame « on ne peut plus draguer une fille ». D’une, les mecs doivent bien savoir quand ils le font avec respect ou pas. De deux, ils doivent comprendre que la punition est vécue des deux côtés puisque les femmes ne savent plus accueillir un simple compliment sans méfiance, ce qui gâche tout pour elles aussi.

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  4. Je suis un peu comme tes collègues : tes exemples de comportement déplacés me font halluciner. Je n’ai pas connu de comportement aussi déplacé, et à bien chercher j’ai été très peu embêtée, pas en tant qu’adolescente en tout cas. Peut être parce que je prenais peu les transports en commun et que je faisais jeune.
    En tout cas je te rejoins sur l’éducation des garçons, à mon avis un point important est qu’ils ne se fassent pas influencer par leurs fréquentations.

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  5. Je ne suis pas d’accord avec tout ce qui est écrit, pourtant j’ai moi-même vécu des choses terribles sur ce plan.

    Je relève ton dernier paragraphe car je le trouve vraiment magnifique. Il va rejoindre ma collections petits écrits que je garde précieusement. Merci beaucoup.

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  6. Comme d’autres commentaires, je suis choquée par les agressions que tu as subies. Pour ma part, j’ai eu le lot commun, ayant vécu en ville jusqu’à mes 23 ans et pendant quelques années, dans un quartier où l’on ne croisait quasi que des hommes dans la rue : regards déplacés, drague lourde et insistante.

    En revanche, récemment dans mon boulot, une jeune femme a subi un viol durant un évènement public et j’ai été affolée de la réaction des hommes autour de nous : ils refusaient le terme « viol » mais disaient « agression » et certains ont conseillé à mes collègues femmes de ne pas coopérer avec la gendarmerie car on ne « devrait pas s’en mêler, ça ne nous regarde pas ». Et je passe les autres détails ignobles… 😱
    Il y a encore beaucoup de chemin à parcourir.

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    1. C’est exactement ça le souci « détourner le regard et laisser faire ». Comme si ce qu’on ne voyait pas ne comptait pas. Et je pense que pour certains hommes, dépasser les bornes sous forme de jeu, pour eux, c’est anodin. Sauf que les bornes dépassées, ce sont parfois des agressions sexuelles ou des viols.

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  7. Hier encore à la piscine, j’ai vécu un de ces moments hyper gênants où on ne part pas en courant parce qu’on veut être forte, mais qu’on est stressée et dégoutée à l’intérieur parce qu’on veut dire quelque chose mais on ne sait pas quoi… Alors je ne peux qu’approuver ton article ! Mais c’est grâce à des personnes comme toi, qui éduquent leurs enfants à l’égalité et au respect, qu’un jour on va y arriver 🙂

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