Faire bonne figure

FAIRE BONNE FIGURE

« Rosalia, tu ne dois pas faire de vagues », « Tu dois te montrer sous ton meilleur jour », « Souris même quand cela ne va pas », « Il faut faire bonne figure » …

Depuis que je suis en âge de comprendre la bienséance et le vivre en société, mes parents ont toujours tenu à ce que je fasse bonne figure. Il faut bien se tenir. Si l’oncle raciste fait une blague qui te déplait : tu ne dis rien. Si des hommes font des remarques sexistes : reste impassible. Si ta journée a été compliquée : ne fais pas la tête, on est en société.

Mes parents ont toujours tenu à ce que je fasse « bonne figure », une belle illusion qui m’a pourri la vie.

Des cadavres dans le placard

Ma vie semble être une série écrite par Marc Cherry. Ma maman a toujours été une très belle femme. Consciente de son physique attirant malgré trois grossesses dont une de triplées, ses beaux yeux bleus, ses longues jambes, elle sait le mettre en valeur.

Ce que je prenais pour de la coquetterie plus petite, m’a bondi aux yeux à l’adolescence. Tout est dans le paraître. Lorsque nous allions au restaurant en famille, il fallait qu’on soit tirés à quatre épingles. Parfois, ma mère nous demandait de nous changer si notre tenue n’était pas assez « classe » à ses yeux.

Quand nous étions de sortie, mon père aimait se pavaner avec ses quatre femmes. Principalement quand nous avions des repas de famille. Il fallait faire voir comme nous étions belles, bien éduquées et obéissantes. Ce que je prenais pour de la fierté était en fait de la vanité et du paraître.

Tout dans le paraître.

Je ne devais pas montrer mes sentiments. Il ne fallait pas pleurer, pas s’énerver. Avoir le sourire en toutes circonstances. Je suis donc passée maître dans l’art de ne rien montrer. Tu peux m’insulter de tous les noms, te moquer de moi, me rabaisser comme une crotte, même si je suis brisée à l’intérieur, je resterais de marbre.

Quand nous rentrions à la maison après un repas familial, changement de climat. Mes parents n’aimaient pas que j’écoute Anastasia, cette chanteuse avec des lunettes colorées et un tatouage dans le bas du dos. Ce n’est pas classe. Au lycée, ma mère voulait que je mette des jupes : mes jeans tailles basses et mes baskets ne faisaient pas féminin. Mes cheveux attachés en chignon informe n’étaient pas élégants ; le lendemain mes parents me prenaient rendez-vous chez le coiffeur.

Tout dans le paraître.

Il ne fallait surtout pas laver son linge sale en public. Je me souviens ce jour où j’ai accompagné ma maman à la boulangerie et un homme nous poursuivait en demandant avec insistance le numéro de téléphone de ma maman. Elle le reconduisait avec le sourire en expliquant être mariée et pas intéressée. L’homme insistait toujours. Alors avec mon langage fleuri de jeune adolescente, je l’ai insulté, je l’ai envoyé promener. Je ne sais pas lequel était le plus choqué : lui ou ma maman. Il est parti sur le champ.

Mais ce n’était pas digne d’une jeune fille d’avoir un tel comportement, un tel langage. Ma maman ne m’a pas franchement grondée mais elle n’était pas fière que sa fille tienne de tels propos devant des gens.

Tout dans le paraître.

Crédits photo : Kranich17

Ma vie d’adulte

Je déteste le conflit. J’essaie systématiquement d’arranger les choses quitte à ce que je fasse constamment des compromis. Me rabaisser, même si je ne suis pas en tort. Parce que je ne veux pas faire de vagues.

L’héritage de l’éducation de mes parents est celui-ci : je veux qu’on m’apprécie. Tout le monde. Par tous les moyens. Je ne supporte pas qu’on puisse me faire une remarque négative ; j’ai l’impression d’être une moins que rien et que je ressasse pendant plusieurs jours.

Étant une personne très positive et plutôt enjouée, j’ai constamment le sourire. Il m’est donc très facile de cacher une petite contrariété derrière un sourire.

Mari Barbu trouvait que ma famille ressemblait à la famille parfaite. Une jolie maison avec piscine, les dernières voitures dans le garage (mes parents en changent tous les six mois), les repas, même des simples barbecues, étaient dressés comme dans des restaurants gastronomiques. Et puis les années ont passé et il a trouvé les cadavres dans le placard.

Avec lui et sa famille, tout est plus simple. On se dit tout, si on se dispute c’est pour communiquer et repartir sur des bases meilleures. Si on rit, c’est à pleines dents. Si on pleure, c’est qu’il y a toujours une épaule réconfortante à côté. On vit. Peu importe si aux repas importants, comme les mariages ou les baptêmes, on commence en robe de soirée et talons hauts pour finir au bout de la nuit en short et pieds nus avec quelques verres de trop.

Aujourd’hui j’ai encore du mal à faire le tri dans les orientations que mes parents m’ont donnée. Lorsque je suis en société, je me sens toujours obligée de faire bonne figure. Mais depuis que les relations avec ma famille se sont profondément altérées, je vis pour moi et non plus dans le paraître. J’ai réalisé beaucoup de mes désirs qui révulsaient mes parents. Et cela m’a fait le plus grand bien. Je jubile comme une enfant rebelle quand j’arrive chez eux et qu’ils reçoivent du monde. Ils me regardent tous arriver depuis la cour ; je fais volontairement vrombir d’un coup bref le moteur de ma moto, j’enlève lentement et délicatement, mes gants et mon casque, puis je retire ma veste sous laquelle j’ai mis un débardeur laissant voir une partie de mon dos tatoué. Je croise alors les regards désapprobateurs de mes parents : « et bien quoi ? Je ne fais pas bonne figure ? »

16 commentaires sur “Faire bonne figure

  1. Je suis hyper fan de ta conclusion, bravo 😀 !
    Pour le reste, je crois que j’ai échappé à ce que tu as connu seulement parce que mes parents eux-mêmes viennent de familles où le paraître est important (le conseil de mon arrière grand-mère : pas besoin d’avoir beaucoup de vêtements, par contre il faut avoir beaucoup de manteaux pour que les voisins les voient quand tu sors…) et qu’ils les ont tous envoyé bouler avant ma naissance. Mais ça doit être d’un fatigant, et tellement vain…

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  2. LOL, j’aime beaucoup la fin 😉
    J’ai grandi et je vis plutôt dans un monde orienté mari Barbu, j’amène ma fille à l’école en crocks (chui bien dedans), ma caisse peut être pourrie, je veux juste de la place dans le coffre et je préfère dépenser dans des jouets ou des vacances, je suis capable de lancer un nouveau plat jamais cuisiné jusqu’ici pour une crémaillère et un Noël et me planter (vécu) plutôt que d’acheter du tout fait tout beau, ma cuisine est dégueu mais j’ai fait participer tout le monde et on s’est bien marré, on joue à des jeux débiles après les repas familiaux, ayant grandi et vivant encore à proximité de gens postés/horaires décalés, personne n’est choqué si un ou deux convives s’éclipsent pour faire une sieste pour réapparaître au café (une institution la sieste 😉 ), mon mari a mis des lustres à s’habituer au niveau sonor de nos repas (mais j’étais pas d’accord !).
    L’envers de la médaille quand tu es éduqué comme ça, c’est qu’on frise parfois l’impolitesse sans même s’en rendre compte (je mange tant que c’est chaud, pas quand tout le monde est à table, c’est pas bon quand c’est froid 😉 ) et on ne sait pas quand la fermer. Ça peut sembler des petites choses mais ce sont de vrais apprentissages à incorporer vite à l’âge adulte et en milieu professionnel. J’arrive à presque 40 ans et ma seule parade pour ne pas déraper est de garder le vous avec mes clients alors même que je les connais depuis une dizaine d’années.
    Il n’y a pas de famille parfaite comme il n’existe pas une éducation parfaite. En revanche, je dois dire que je ne m’imagine pas une vie toute lisse comme celle que tu décris, peut-être parce que c’est mon opposé. As-tu déjà évoqué tout ça avec eux ? Sans leur arracher les dents, tu sais, juste un truc genre « je me sens jugée alors que j’ai juste besoin d’être comme ça pour être bien dans mes bottes ? »

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    1. Merci pour ton témoignage ! Quand tu dis que tu manges quand c’est chaud et que parfois ça frise l’impolitesse ça me fait vraiment rigoler par rapport au décalage où chez nous, même mâcher trop vite est très mal vu… mon père reprend constamment mon fils de 2 ans et ça m’agace au plus haut point !

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  3. Je reconnais bien ce type de famille que je peux retrouver dans ma propre famille au sens large. Mais, je ne l’avais pas forcément analysé sous cet angle, j’idéalisais un peu ce style de famille parfaite en voyant cela comme du perfectionnisme sans prendre conscience de ce que cela inclus également, comme le renoncement à être profondément soi-même. Merci de ton témoignage pour cela.Je trouve cela triste, pour moi, la famille devrait être un refuge, un cocon où l’on peut être accepté comme on est et trouver l’écoute et l’affection dont on a besoin pour grandir, l’amour sans conditions. Dans ma famille (parents, frère et sœur), je dirais que le paraître était important aussi à l’extérieur, je me reconnais sur le fait de devoir faire bonne figure, ne pas faire de vague et faire preuve de bonne manière, bien s’habiller car sinon c’est « mauvais genre », se tenir correctement… Je ne sais pas si c’est le paraître ou montrer que l’on est bien éduqué. Le milieu joue peut-être aussi. Comme toi, j’évites toujours le conflit, au niveau du language, je n’arrive pas à dire de gros mots, cela me gène beaucoup, j’ai pu avoir cette étiquette de fille sage et discrète bcbg, ados j’ai pu un peu plus m’affirmer même si cela n’est pas toujours simple pour moi. Lorsqu’on a des réunions familiales j’ai un peu de mal à lacher prise sur l’habillement des enfants, j’aime qu’ils soient bien habillés. Par contre dans la sphère privé, à la maison, c’était tout autre, on pouvait être nous même et nos parents étaient à l’écoute de nos besoins et on avait une certaine liberté. Je crois que le problème était le regard de leur propre famille, la peur du jugement. Contrairement à toi, je ne me suis jamais rebellé, peut-être dans le choix de mon mari d’origine et de culture différente, mais mes parents sont très tolérants et ouverts à ce sujet. J’ai tendance, un peu à reproduire certaines choses, comme à me mettre une pression de dingue dès que l’on reçoit du monde ou que l’on est invité quelque part, il faut que tout soit nickel, je suis perfectionniste et je stress beaucoup et souvent ce n’est pas à la hauteur de mes espérences. Je reconnais que je stress un peu tous le monde et cela peut être sources de tensions. Mon mari est plus à la cool, sans filtre, issu d’une famille nombreuse conviviale et chaleureuse.

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    1. Oui je te rejoins totalement sur cette peur du jugement des autres. Ma maman fait toujours très attention au qu’en dira-t-on et à ce qu’on peut penser d’elle. Grandir dans cet état d’esprit est compliqué

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  4. Merci pour cet article, j’ai vécu un peu la même chose avec mes parents, hormis pour le côté « montrer son argent ». On ne devait pas s’emporter en public ou montrer certaines failles, et mes parents (surtout ma mère) ont une vision très précise de ce qu’il faut faire ou ne pas faire en société. Et ils ont tendance à beaucoup critiquer et dénigrer les gens qui ne leur ressemblent pas. Pour ma part, même si je suis consciente de cela, j’ai du mal à m’en affranchir et sortir des sentiers battus, et à savoir exactement qui je suis et ce que j’aime : j’ai encore peur du regard des autres. Ce n’est pas le cas de mes frères et soeurs dont certains ont fait des choix de vie un peu extrême, peut-être justement en réaction à l’éducation qu’ils ont eue ?

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    1. Je me retrouve dans ce que tu dis, du côté de tes frères et soeurs. J’ai fait le choix extreme de partir vivre loin de mes parents, et je considère que c’est la meilleure décision que j’ai pu prendre pour réussir à m’affirmer sans sentir le regard pesant du jugement de la famille sur les épaules. J’espère que tu trouveras une façon de te libérer de cette peur qui peut vraiment être handicapante pour s’épanouir pleinement.

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      1. Je t’avoue que Mari Barbu et moi pensons sérieusement à quitter notre région et s’éloigner de tout cela.
        Mais à priori, ce sont mes parents qui quitteront notre coin dans les prochaines années

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  5. Je trouve ton parcours très interessant, bravo d’avoir réussi à t’échaper de ces carcans étroits!! J’ai personnellement un très grande aversion pour cette « culture du paraitre », qui était assez forte dans ma famille mais encore plus dans ma belle famille. Il faut toujours « faire comme si », faire bonne figure, arriver à l’heure à tout prix même si on a une urgence ou l’autre, ne jamais oser dire la moindre critique ou faire entendre le moindre désaccord, être « bien habillé » quelles que soient les circonstances et surtout faire semblant d’être heureux quoi qu’il arrive dans nos vies personnelles et remercier avec effusion quand on est invité même si clairement ça ne nous arrangeait pas du tout et qu’on a fait des pieds et des mains pour leur faire plaisir en venant (et qu’ils le savent très bien).. Bref tu l’auras compris je n’adhére pas du tout à cette mentalité!.. Je rêve que dans la famille que j’ai fondée, nous puissions arriver en retard, dire franchement quand on ne veut pas venir, pleurer à table, se pointer en vieux t-shirt, se dire les choses qui fachent et les processer (pourquoi pas en s’engueulant de temps à autre!).. Je trouve d’ailleurs que la société en général nous met bien assez la pression sur notre apparence physique et ce à quoi elle devrait ressembler, la famille devrait à mon avis justment être un endroit sûr où cette importance et cette pression devraient enfin retomber!.. Enfin je rêve peut-être…

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  6. Je reconnais aussi certains aspects de ma famille même si moins ‘extreme’ que chez toi. Il fallait toujours bien présenter par peur du « qu’en dira-t-on ». Il faut dire que je viens d’une famille très religieuse et que ma mère, un peu rebelle et naïve de part l’éducation religieuse, a été exclu de sa famille après être tombée enceinte hors mariage … ambiance. Vivant dans des tous petits villages où tout le monde se connait, il fallait à tout prix éviter d’être la cible des cancans (les négatifs, hein parce que les positifs au contraire fallait l’étaler partout …).
    Sauf que la sauce n’a pas prise chez moi et je me suis toujours sentie très ‘enfermée’ chez mes parents alors qu’ils me laissaient pourtant une grande liberté sur les sorties.
    Je prends conscience que c’est la raison qui m’a poussé à partir tôt de chez eux, faire ma vie sans me sentir jugée en permanence. Ca a été un vrai soulagement pour moi et même si c’est encore difficile de faire fi de ces habitudes liées à l’éducation, le fait d’habiter loin d’eux à été salvatrice pour me construire seule tout en restant en bons termes avec ma famille. C’est ce que je souhaite à toutes celles et ceux qui ont du mal à se libérer de l’emprise familiale …

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  7. Passionnant ! Ici on est à l’entre 2 je pense… on s’habillait bien pour les événements (au resto pour un anniversaire ou dans la sphère privée pour un départ en retraite par exemple ), mais plus par coquetterie / pour marquer l’événement. C’était un jeu pour nous de se trouver une belle tenue etc. Aujourd’hui encore le jour de Noël j’aime sortir une jolie robe et j’apprécie que Monsieur Loup mette une chemise, j’habite mes enfans en jolie tenue ou en rouge. Bref il y a presque un côté jeu ou déguisement, ça reste plaisant. Je ne me suis jamais arraché les cheveux parce que j’avais mis 2 fois la même robe pour un événement familial par exemple.
    Enfin, des très jeune, j’ai eu le droit d’avoir des copines à la maison pour dormir et mes parents ont toujours eu une vie sociale bien remplie. Cela avec 3 enfants de moins de 2 ans d’écart entre chaque, autant dire que le bruit et le désordre étaient la norme ! Je pense que j’en ai gardé ce côté très naturel dans l’accueil des autres. Bien sûr on fait un grand coup de rangement et, si possible, de ménage avant l’arrivée des invités, mais plus par respect pour eux que par façade. Enfin, chez nous, LE truc sur lequel on ne transige pas et je m’en aperçoit en te lisant mais je n’ai jamais eu la moindre pression à ce sujet, c’est qu’on doit toujours être capable de bien accueillir quelqu’un. Et chez nous ça passe par la bouffe ! Il y a toujours de la bière au frais, des biscuits aperos quelque part, et la possibilité de rajouter une assiette à table. Les repas ne sont pas forcément mirobolants, on cuisine souvent AVEC l’invité , mais c’est copieux.
    J’adore ta conclusion de rebelle en tous cas ^^

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  8. On a la même mère ou quoi?? 😁

    J’ai grandi dans le même style de famille enfin surtout ma mère: faire bonne figure, petite famille parfaite alors que l’envers de la carte postale était parfois bien plus laid…
    Ma mère adore dire quelle est très tolérante ( ben oui ça fait bien) alors qu’en fait elle adore critiquer ceux qui ne font pas comme elle!!

    Avec le recul ça me fait rire.
    J’ai beaucoup de caractère, je ne rentre pas dans le moule, en plus je suis mariée à un homme plus vieux, déjà père mais je vis à l’autre bout de la planète et j’ai réussi mes études ca sauve les meublew

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