La vie au milieu des crabes

La vie au milieu des crabes

On pourrait croire le décor paradisiaque. Une longue jetée. La mer de part et d’autre. Une météo clémente. Le murmure du vent et des vagues. La douce odeur de l’iode. La marche est facile, la foulée régulière. Les sociables sont entourés de ceux qu’ils aiment, les taiseux avancent en silence. On pourrait croire que la vie est belle. On voudrait croire que la vie est belle. Et, c’est vrai, parfois elle l’est.

Crédit photo : Joakim Honkasalo

Cependant, on constate rapidement que le chemin n’est pas si facile. Les pièges sont innombrables. Des ornières, des crevasses, des orages… On tombe. On se relève. Encore et encore. C’est le jeu. Comme je le dis à mes enfants, les genoux sont faits pour être égratignés : on ne peut grandir avec des genoux lisses. Je fais partie des optimistes. Ceux qui savent que la chute est inévitable. Ceux qui croient que la chute est nécessaire. Ceux qui espèrent que la chute ne sera pas trop douloureuse. Je fais partie de ceux qui savourent les accalmies quand elles viennent, en se disant que le chemin parcouru en valait la peine.

Rien ne m’avait préparé à ce tsunami, il y a six ans déjà. A l’époque, je ne mesurais pas ma chance insolente. Avoir la plupart de mes proches vivants, presque tous en bonne santé. Certes, j’avais déjà vécu le deuil de mes grands-parents mais il y a des événements inéluctables. La douleur, bien qu’intense, n’avait pas été difficile à accepter. J’avais mon tout petit, mon premier enfant à chérir. Je n’en avais pas pleinement conscience, mais j’étais heureuse. De ce bonheur dont seuls les ignorants peuvent bénéficier. Je n’ai réalisé ce bonheur que lorsque je l’ai perdu. Une vague scélérate est venue emporter mon père. Impuissante, je l’ai regardé se débattre d’abord. Essayer de regagner la rive. Mon être hurlait. Je cherchais désespérément une bouée à lui lancer, une main à lui tendre. En vain. Je l’ai vu abandonner petit à petit, bien trop vite à mon goût. Il y a des crabes contre lesquels on ne peut gagner. Je l’ai vu couler, inexorablement. Ce fût ma première confrontation au cancer. J’ai beaucoup pleuré, évidemment. Mourir à 55 ans, c’est une tragédie. Je regardai cet océan avec douleur.

Crédit photo : David Pye

Ma fille est née six mois après ce funeste jour et il ne s’est pas passé un jour de sa première année où je ne me suis demandé comment son grand-père l’aurait accueillie. Je me pose encore la question régulièrement. Aurait-il eu la patience nécessaire pour faire face à une petite fille aussi turbulente qu’espiègle, aussi tendre que chouineuse ? Se serait-il transformé en papi gâteau ? J’en doute, mais certains êtres humains se révèlent à cette période de leur vie. Je ne connaîtrai jamais la réponse à cette question qui me hante.

Mais la vie continue. Mes enfants ont été un moteur formidable. Encore meurtrie, je recommence à apprécier les embruns. Je n’oublie rien. Comment le pourrai-je ? Je guette les vagues qui m’entourent avec suspicion et, parfois, anxiété. Mais j’avance. Et je me pense chanceuse, entourée comme je le suis. Je croyais avoir vécu le tsunami de ma vie. Comment aurais-je pu deviner que, moins de trois ans plus tard, ce serait mon tout petit dans la tourmente ? Il n’a que quatre ans, et lui aussi se bat pour regagner la terre ferme. Je hurle. Comme j’aimerais pouvoir plonger, le porter, lui donner mes forces. Lui donner ma vie. Je le contemple. Balloté par les remous, apeuré par ma propre peur. Je lui donne tout ce que j’ai, tout l’amour qui déborde de mon cœur. Cela me semble si peu. Il se bat mon petit garçon. Comme un lion. Il ne le sait pas, mais il accomplit des prouesses. Il arrive à remonter sur la digue. Il chancelle. Il tousse. Il revient de tellement loin. Petit à petit, il reprend sa marche à nos côtés. Petit à petit, il reprend de l’assurance. Il y a des crabes qui peuvent être vaincus. Mon héros est marqué à vie par son plongeon, sa marche est chaloupée. Mais il est vivant. Petit à petit, nous reprenons notre rythme en famille, plus soudés que jamais. Je redoute la moindre vaguelette maintenant. Un de mes enfants est mouillé, et je m’imagine le pire. Comme je regrette mon insouciance d’antan.

J’essaye de garder mon optimisme à toute épreuve. Ces tragédies m’ont transformée. Elles m’ont aussi beaucoup appris. Me focaliser sur l’essentiel. Passer outre toutes les broutilles du quotidien. Mépriser les petites ornières de mon chemin. Chérir mes enfants et avoir conscience de la chance de les avoir tous les trois, riant et chantant.

Il y a quelques jours, j’ai reçu de mauvaises nouvelles. Encore une vague scélérate. Encore une personne de ma famille que j’aime, beaucoup trop jeune pour mourir. Il y a sept ans, je savais que le cancer était une réalité mais il ne faisait pas partie de ma réalité. J’ai l’impression de vivre maintenant à ses côtés. Septembre or, octobre rose… Quand pourrais-je avoir une mer calme ? En aurai-je seulement la chance ?

13 commentaires sur “La vie au milieu des crabes

    1. ça fait partie de la vie… ça n’empêche pas d’avancer 🙂 Malgré tout, je me pense chanceuse : j’ai un mari, des enfants, du travail.. Je fais encore et toujours partie des éternelles optimistes !

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  1. C’est un beau texte qui me parle bien car moi même j’ai eu un mélanome en 2019 pour lequel je suis guérie à ce jour et il y a eu aussi celui de ma belle mère deux ans auparavant et qui s’en est sortie également. Je t’envoie de bonnes ondes pour la personne de ta famille.

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  2. Je suis très touchée par ce ton, cette apparente simplicité avec laquelle tu abordes un sujet si difficile.
    J’espère de tout cœur que la vie vous laissera enfin un peu plus sereins dans les années à venir, même si comme tu le dis si justement, l’insouciance est derrière toi…. ❤

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