La ville de mon enfance

La ville de mon enfance

Elle m’a vue déambuler, marcher d’un pas décidé, courir, stagner, m’allonger, me prélasser.

Elle m’a vue toute petite, perchée sur mes grandes jambes, ma poitrine se développer, mes fesses se cacher, mon corps transformé par la puberté, être une femme.

Elle m’a vue sourire ou pleurer, rire ou hurler, chanter ou chuchoter.

Elle a accompagné mes amitiés les plus précieuses, dessiné les contours des souvenirs les plus heureux aux côtés de ma sœur.

Elle a vu mon père partir et ma mère rester.

Elle a été témoin de mes premiers amours et de mes premières peines de cœur.

J’aurais pu ne jamais la quitter si elle ne me faisait pas si honte. Si elle était plus belle, plus lisse, si elle ressemblait au Capeside de Dawson.

On ne se déplace pas en barque chez elle, on marche parce que le bus n’a pas attendu le train en retard. On prend le train, souvent, parce qu’on veut sortir, voir ce qu’il y a ailleurs, en dehors des champs qui l’entourent, en dehors des tours et des barres qu’elle abrite. On veut aller à Paris – 37 minutes quand tout va bien, et la capitale nous ouvre les bras avec ses multiples activités, la plupart inaccessibles avant qu’on ait trouvé un job.

Crédit photo : fijidji

Elle m’a offert des galères : les retours de soirée à courir pour ne pas louper le dernier train, 1h07, les incidents techniques qui te font arriver en retard au boulot, la peur de rentrer de la gare à chez moi à pied – parce qu’un type me suit. Trouver 25 minutes de marche très longues parce qu’il faut faire la conversation à un lourdingue en espérant qu’il n’habite pas du même côté de l’avenue que toi.

Elle n’est pas rancunière. Elle sait que ses jeunes finissent par revenir, échaudés par le monde extérieur qui leur renvoie une image si négative d’elle. Elle n’a pas beaucoup changé, quoiqu’en disent les gens de dehors. Les ouvriers ont juste changé de couleur, et puis, il n’y a plus autant de travail à l’usine d’automobiles, les jeunes ont des vélos ou des scooters pour livrer des kebabs aux plus chanceux.

Mais comme Joey dans Dawson, mon vœu le plus cher était de la quitter. Rester coincée au même endroit toute ma vie était devenu une hantise. Alors je suis partie, dès que j’ai pu. J’ai aimé être enfin parisienne. Prendre le métro pour aller au boulot sans regarder les horaires de train. Rentrer à l’heure qui me chantait après une soirée parce que même si le métro est fermé, le taxi m’emmènera chez moi sans problème. Aller voir des films en VO, aller au théâtre aussi souvent que dans les bars, rencontrer des gens venant d’ailleurs que de la banlieue, me fondre dans la masse cosmopolite parisienne. Ne plus avoir son nom collé sur mon visage.

J’ai quitté Paris aussi depuis plusieurs années maintenant, mais je l’aime toujours d’un amour inconditionnel, refusant de me rappeler les mauvais moment. Je ne réserve pas le même traitement à celle qui m’a vue grandir.

Quand je reviens en voiture, je peux presque oublier qu’elle est pauvre. L’autoroute m’amène directement à l’immeuble de mon enfance. Les décorations des multiples carrefours à sens giratoire tentent de montrer son dynamisme. Quand je viens en train, la pauvreté est plus palpable, la population n’a pas changé, ne s’est pas enrichie avec le temps.

Elle accueille le Président de la République et les Ministres régulièrement, pour montrer qu’elle évolue, qu’elle sait montrer patte blanche et qu’il faut continuer de la nourrir pour qu’un jour peut-être son ventre donne naissance à des destinées extraordinaires valorisables.

Elle soutient ses jeunes, elle les regarde partir et ne pas revenir. Elle accompagne ceux qui restent, ceux qui ne savent pas qu’ailleurs existe, ceux qui ne pensent pas qu’ailleurs est pour eux, ceux qui ne peuvent pas aller ailleurs.

Elle est aimée autant qu’elle est détestée, comme une mère un peu trop encombrante, mais si douce et si réconfortante. On peut la critiquer parce qu’on vient de là, mais gare à l’étranger qui ose lui coller une étiquette. Vous ne la connaissez pas comme je la connais, vous n’avez pas le droit de la juger.

Elle n’est pas la plus belle ville du monde, même si les champs qui l’entourent lui donnent un charme atypique qu’on ne retrouve pas chez ses cousines de banlieue. Elle n’est pas la ville des téléfilms de Noël, on ne veut pas la préserver à tout prix, au contraire, on guette chacune de ses transformations et on accueille avec joie chaque évolution, forcément positive.

Elle me rappelle, chaque fois, d’où je viens et le chemin parcouru. Elle me murmure le souvenir de celle que j’étais, des rêves que j’avais, et elle m’oblige à faire face à ce que je suis aujourd’hui.

A l’entrée de mon quartier, les images jaunies du temps passé me reviennent instantanément. Je revis cette impression que la pente pour arriver jusqu’à mon immeuble était interminable, je me revois descendre et remonter à la recherche de ma petite sœur, perdue sur le chemin de l’école.

Au pied de l’immeuble, l’entrée a changé avec le temps, mais nul besoin de faire d’effort pour me revoir assise à côté de la porte avec mes Barbies et les copines des immeubles voisins, pour me remémorer ces heures passées au téléphone pour que la conversation ne se coupe pas dans l’ascenseur.

Et à la fenêtre de ma chambre, ce même décor, les arbres, et au loin les immeubles presque identiques au nôtre, mais pas tout à fait. La fenêtre de ma copine où l’on se faisait coucou.

Moi, observant l’extérieur avec, déjà, à l’époque, cette douce mélancolie des moments qui ne seront plus. Je ne voudrais pas parler à cette moi d’avant. Je ne voudrais surtout pas lui dire qu’à 38 ans, elle connaitra toujours cette fenêtre et cette vue. Je préfère la laisser espérer que la vie de sa mère changera. Je ne voudrais pas lui dire que ses rêveries resteront des rêveries et qu’elle finira par aller travailler, comme tout le monde, pour payer son crédit immobilier et élever ses enfants. Je ne voudrais pas lui dire non plus toutes les belles choses qu’elle fera parce qu’elle n’en a même pas l’idée à ce moment-là, et que ce serait dommage de lui gâcher la surprise.

Alors, je la laisse observer le monde à travers la fenêtre de son immeuble, de son quartier, de sa ville. Je lui laisse l’opportunité de venir encore me surprendre et me rappeler des souvenirs enfouis, disséminés un peu partout dans cette ville de mon enfance.

Et quand ma voiture dépasse le panneau de sortie de ville, je me retrouve projetée dans mon présent, mon quotidien d’adulte. L’adulte qui oublie peut-être un peu trop souvent, qu’avant, elle avait des rêves, et que ce n’est pas de la faute de la ville de son enfance si elle ne les a pas tous suivis.

8 commentaires sur “La ville de mon enfance

  1. C’est très joliment écrit ! Je ne connais pas bien la région parisienne (et donc ta ville d’enfance), j’ai quant à moi grandi dans un village dans la campagne mais certaines choses y étaient similaires.. le chômage élevé, les jeunes qui partent en masse et ceux qui restent « car il n’ont pas pu partir », le « partriotisme du village » malgré tout (qui sert surtout à exclure ceux qui ne sont « pas d’ici »), la difficulté d’accès en transports en commun, la réputation qui colle à la peau vu que tout le monde te connait depuis toujours, et en effet le cinéma en VF ^^.. s’ajoutait la population ultra vieillissante, les suites de maisons abandonnées, l’absence totale de loisirs pour les enfants/jeunes.. personnellement je n’aime pas du tout y revenir, j’avais comme toi l’ambition de partir dès que possible et l’âge et mes enfants ne parviennent pas à me faire voir les bons côtés de ce qui reste pour moi un cadre d’enfance triste !..

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    1. Merci pour ton commentaire.
      J’ai connu un peu la vie de village aussi par les copains/copines qui vivaient dans les villages autour, et je sais que c’est pas évident non plus quand on est jeune d’y vivre ! Il y a toujours du positif à prendre dans chaque endroit, après, quand on grandit, ce qui est bien c’est de pouvoir choisir, surtout !

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  2. Oh que c’est beau et émouvant, cette ode à la ville de ton enfance !
    Je n’ai pas grandi en région parisienne, pourtant j’y fais grandir mes enfants, avec un petit pincement au cœur parce qu’en effet, sur le papier, ça fait pas rêver. Mais en fait, au quotidien, on est plutôt heureux, on a trouvé notre équilibre dans notre petite ville de banlieue…. J’espère simplement que mes enfants n’auront pas trop de frustrations en grandissant, et que notre choix de leur offrir un jardin pour leur petite enfance ne sera pas trop vite oublié au profit d’une proximité de Paris qu’ils ne connaîtront pas.

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    1. Merci !
      Je pense que quand il s’agit d’un vrai choix, les enfants le vivent très bien, et puis personnellement, dans sa globalité, moi, j’aime bien la région parisienne, c’est beaucoup plus diversifié qu’on pourrait le penser ! Tes enfants auront eu le jardin et la région foisonnante d’activités et proche de Paris quand même, je suis sûre qu’ils en garderont de jolis souvenirs.

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  3. J ai passé mon enfance en banlieue parisienne et ait eu hâte de la quitter. Par contre je vis toujours en banlieue mais de l autre côté de Paris. Je ne suis pas partie très loin. Mes parents eux y sont encore, j y ai encore des attaches fortes

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    1. Je pense que j’aimerais toujours vivre en région parisienne – juste pas dans ma ville d’enfance – même les villes voisines me plairaient ! J’y ai encore beaucoup d’attaches, et j’y retourner plusieurs fois par an. Mais pour mon mari qui a grandi dans une petite ville du sud de la France, vivre en région parisienne, c’était hors de question !

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  4. Ohlala l’émotion m’a envahie en te lisant. 38 min de Paris par le RER D, les galères de train, les immeubles, le quartier, les amis les odeurs, tout m est revenu, d’un coup. Sensation très étrange.
    Je suis partie à 20 000km, dès que j’ai été diplômée j’ai fuit cette banlieue où j’ai pourtant eu une tendre enfance, où la mixité sociale, culturelle m’a appris la vie, je n’ai pas honte de venir de là mais jamais je n y retournerai

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