Bechdel, Ripley, et moi

Bechdel, Ripley et moi

Je suis une vraie cinéphile, engloutissant les films et les séries dès que j’en ai le temps. Et au fur et à mesure de mes découvertes cinématographiques, je me suis rendue compte que les femmes à l’écran sont moins, ou plus mal, représentées que les hommes. Du coup, je me suis penchée sur ce problème, et voilà où en est ma réflexion, avec en bonus une sélection de films par, pour et avec des femmes.

Le test de Bechdel-Wallace

Pour te rendre compte de la représentation des femmes dans les films, il y a un test très simple à effectuer : le Bechdel-Wallace test. Pour le passer, un film doit remplir trois critères :

  • Il doit y avoir au moins deux femmes ;
  • qui parlent ensemble ;
  • et qui parlent de quelque chose qui est sans rapport avec un homme.

Ces critères paraissent simples, mais on réalise vite que c’est plus facile à dire qu’à voir. Une étude sur les films produits entre 1995 et 2005 montre que 53 % des films échouent au test lorsqu’il sont écrits par des hommes, 38 % des films échouent lorsqu’il y a une femme parmi les scénaristes.

Le Bechdel test est parfait pour voir tout de suite à quel point les personnages féminins sont peu traités comme des personnages à part entière.

Le triste constat

Au-delà du Bechdel test, que peu des films les plus vus au box-office passent, le cinéma a un vrai problème à montrer des femmes, des vraies, qui ne soient pas que des faire-valoir. Les exemples sont partout : les films de super-héros, qui comptent très peu de personnages féminins intéressants ; ou les films d’actions, où la femme est généralement une demoiselle en détresse à sauver.

Crédit photo (creative commons): Austrian National Library

Le pire reste tout de même les comédies romantiques.

Alors qu’ils s’adressent généralement à un public féminin, ce genre (qui est un petit peu mon plaisir coupable) est particulièrement problématique. Si tu y réfléchis bien, est-ce que tu acceptes sa représentation de la femme et de l’idéal auquel une femme moderne peut rêver ? On connaît tous le cliché de l’héroïne, un poil control-freak, dont le seul problème à régler est de trouver un homme. Quand je pense au message que ces films renvoient à mes filles (qui peut-être grandiront avec), il me fait au final un peu peur.

Je ne te parle même pas (sinon je vais m’énerver) de la vision que donnent certains films de la sexualité en général et de la sexualité féminine en particulier. Banalisation de la culture du viol dans des grands films (Star Wars ou Ghostbusters pour ne citer qu’eux), male gaze, image déformée du sexe et du corps féminin… Et même si certains de ces films sont « d’une autre époque », où l’on était moins sensible à ces problématiques, cela n’excuse pas tout. Si on commence à y réfléchir, il est impossible de ne pas voir la surabondance de masculinité dans les productions.

Il faudrait aussi un article complet sur les femmes qu’on voit à l’écran et leur physique, et particulièrement leur âge : impossible de voir une actrice avec des rides sans qu’elle soit maman, ou une sorcière. Le décalage entre ce que peut faire un acteur de 40 ans et ce que peut faire une actrice du même âge est…. pff. Tiens, ça m’énerve d’en parler, alors je te propose à la place d’écouter ce que disent Camille et Justine à ce propos.

Attention, je ne dis pas que ces films qui abusent, déforment ou minimisent les femmes sont forcement mauvais. Ghostbusters me fait mourir de rire. Et je sais que, notamment sur des films plus datés, cela a été fait sans vraiment penser à mal. Mais ils m’interrogent sur la vision de la femme que ça renvoie au monde, et l’influence que cela peut avoir sur notre façon d’être.

La raison du délit

Là où le bât blesse : toutes ces petites ou grandes façons misogynes (ou carrément sexistes) de montrer les femmes sont (ou ont été) considérées (et montrées) comme normales. Heureusement, les mentalités changent, et ce qui faisait mourir de rire dans les années 80 est parfaitement gênant aujourd’hui. Je le vois comme ça : le cinéma est régi par beaucoup de codes et de conventions, qui sont là depuis longtemps et que le public accepte, sans les remettre en question. Le mouvement #metoo (notamment, pas que ça, y a plein de facteurs) a permis une prise de conscience un peu plus générale du traitement des femmes dans l’industrie du cinéma, et plus généralement que certains comportements ne sont tout simplement pas acceptables. Du coup, on se rend compte à quel point les films ont un prisme très masculin sur le monde. Mais même si l’on est sur la bonne voie, il reste encore beaucoup à faire pour la représentation féminine au cinéma. Et je ne te parle même pas des minorités (encore un autre débat).

Le même déséquilibre est encore plus flagrant derrière la caméra. Dans l’industrie, c’est comme si les femmes n’étaient pas existantes. L’oscar du meilleur réalisateur l’année dernière est allée à une femme, Chloé Zhao, pour Nomadland. C’était, en 2021, la deuxième femme à recevoir la prestigieuse statuette (la première l’a reçue en … 2009, soit 80 ans après la création de la cérémonie…). Alors évidemment, si les films sont faits par des hommes, difficile d’avoir une perspective féminine sur un projet.

Credit photo (creative commons): Chris Murray on Unsplash

Alors comment faire face à ça ? Eh bien, tout simplement en encourageant les films se démarquant de cette tendance. J’ai donc fait une sélection non exhaustive de films, pas forcément « féministes » (dans le sens militant) par ailleurs, dans tous les genres et pour tous les goûts. Ces films m’ont surtout marqués parce qu’ils montraient (ô grand progrès) des personnages féminins qui sont de VRAIS personnages. Il va sans dire que tous ces films passent le Bechdel test.

Les films sur des femmes

Thelma et Louise, Ridley Scott, 1991 : Très bon film pour commencer une épopée cinématographique féminine et féministe, Thelma et Louise montre deux femmes qui décident de s’éloigner de leur train-train quotidien. Poignant, drôle, avec deux actrices géniales, ce road-movie est culte pour toutes les bonnes raisons.

Loin du paradis, Todd Haynes, 2002 : Un film passionnant sur le parcours d’une femme des années 50 dont le monde s’effondre quand elle surprend son mari avec un autre homme. Racisme, homosexualité, place de la femme: c’est avec justesse, subtilité et émotions que Todd Haynes s’empare de ces thématiques pourtant lourdes. Du même réalisateur, il faut également voir Carol.

My Wonder Woman, Angela Robinson, 2017 : L’histoire (vraie) du créateur de Wonder Woman et des deux femmes avec lesquelles il a partagé sa vie. Sans rentrer dans le sensationnel et le scandaleux, ce film sur la liberté et les multiples façon d’aimer donne envie d’aimer sans forcément toujours poser des étiquettes sur ce que l’on est.

Vaiana la légende du bout du monde, John Musker et Ron Clements, 2016 : Une jeune princesse qui se bat contre ce que lui impose la tradition, forte sans être masculine, et pas longiligne comme peuvent l’être certaines autres princesses Disney. On ajoute à ça une musique absolument géniale et on a le meilleur Disney de ces dernières années à mon humble avis !

Mademoiselle, Park Chan-Wook, 2016 : Un film coréen sur une relation particulière entre une lady et sa femme de chambre. Moitié thriller, moitié drame, moitié comédie de mœurs (oui, ça fait trois moitiés, comme les trois chapitres en lesquels il est divisé). C’est passionnant, c’est intelligent, c’est beau, c’est un film à ne pas manquer.

Portrait de la jeune fille en feu, Céline Sciamma, 2019 : Céline Sciamma filme deux femmes qui s’aiment au 18ème siècle. L’une est peintre, l’autre aristocrate sur le point d’être mariée. Leur amour est magnifique, tout comme les images qui jalonnent cet amour.

La leçon de piano, Jane Camion, 1993 : Jane Campion est une réalisatrice qui s’intéresse beaucoup à la femme et sa sexualité. Son chef d’œuvre ultime (à mon avis) montre une femme arrivant en Nouvelle Zélande pour épouser un inconnu. La musique est enivrante, les acteurs phénoménaux. L’éveil à la sexualité de cette femme et son parcours vers le bonheur m’ont toujours touché au plus haut point.

Alien, Ridley Scott, 1979 : S’il on parle de femmes au cinéma, il faut évidemment citer Ellen Ripley. Est-ce que tu savais que ce rôle était écrit avec un homme en tête ? Cette fabuleuse saga d’horreur/action montre qu’un rôle féminin peut être fort, badass, vulnérable et pas « masculinisé ».

Eve, Joseph L. Mankiewicz, 1951: Vieux film en noir et blanc qui dénonce le star-system, l’ambition, la manipulation et l’égocentrisme du monde du spectacle. Cynique, drôle, avec une géniale Bette Davis. Et si tu veux aller plus loin et voir comment des films plus vieux peuvent montrer les femmes, je te conseille aussi La dame du vendredi, la reine africaine et New-York Miami.

Atomic Blonde, David Leitch, 2017 : Les films d’action, c’est généralement des gros bras qui casse des nez pour sauver une blonde effrayée. Ici, c’est une blonde qui casse le nez des gros bras ! Par le réalisateur de John Wick, cette histoire d’espionne prenante est enfin un film d’action où la femme est l’égale de l’homme. Dans le même genre, il y Piégée, de Stephen Soderbergh.

Photo personnelle: ma sélection de Blu-ray féminins

In a world, Lake Bell, 2013: Tu connais les voix graves qui font les bandes-annonces over dramatiques ? Cette sympathique comédie raconte l’histoire d’une femme qui essaie de percer dans ce milieu, avec sa voix bien trop féminine. C’est rafraichissant.

Une équipe hors du commun, Penny Marshall, 1992 : Pendant la Seconde Guerre Mondiale, avec les hommes combattant, la ligue de baseball n’avait aucun match à jouer. Elle décide alors de montrer des équipes féminines. Avec un jeune Tom Hanks, Geena Davis et Madonna, cette équipe de femmes est charmante, drôle, et malgré une fin en demi-teinte, montre que ce n’est pas parce qu’on est une femme qu’on doit rester derrière les fourneaux.

Mad Max: Fury Road, George Miller, 2015 : En parlant de clichés d’action, Mad Max est un superbe film, avec de l’action intense et nerveuse, des images à tomber… Et un personnage féminin fort, aidé par un personnage masculin qui ne reproduit aucun des clichés sexistes que l’on connaît. Avoir un léger propos féministe dans ce film de voitures et d’explosions, c’est une belle surprise… En plus d’être un de mes films préférés.

La revanche d’une blonde, Robert Luketic, 2001: Une comédie sur une fille qui ne compromet pas qui elle est (en l’occurrence, une « blonde » avec tous les clichés que ça implique) pour son travail ou son homme. C’est drôle, c’est rafraichissant, et très bien fait.

Si tout ça t’intéresse, tu peux aussi suivre le compte Instagram @uplabel qui décrypte les ressorts sexistes dans les films.

12 commentaires sur “Bechdel, Ripley, et moi

  1. Merci pour la liste et pour cette critique cinématographique 😊
    Du coup, simple curiosité, des films que nous avons presque tout-e-s vus, comme Huit femmes, Les femmes de l’ombre, ou La piscine, sont-ils, selon toi, des films qui passent le test ? Ce sont ceux qui m’ont marquée avec principalement des femmes dans les rôles principaux. (Si, et aussi certains d’Almadovar et Nikita)

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    1. Oh merci ! Alors de mémoire, tous les films que tu cites passent le test, sauf peut-être Nikita (je ne me souviens pas d’une autre femme à qui elle parlerait, mais je l’ai vu il y a longtemps). Almodovar particulièrement est un génie pour les personnages féminins. Si tu veux vérifier si un film passe le test, il y a https://bechdeltest.com/search/, mais il en anglais.

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  2. Hello,
    Chouette article. Je crois qu’il faut aussi que les (au moins deux) femmes soient nommées pour passer le test de Bechdel.
    Je me reconnais dans ton ambiguïté d’aimer beaucoup certains fim tout en étant gênée par certaines scènes. Moi c’est le 1er Rocky que j’adore mais je me demande toujours si Adrienne a vraiment envie de rester « la première fois ».
    Il y a un épisode de Jane the Virgin (une série que j’adore parce qu’elle réussit à être touchante et rocambolesque tout en se moquant d’elle-même à fond) où l’héroïne vérifie que chaque scène de l’épisode passe le test de Bechdel.

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    1. Que les deux femmes soient nommées est en effet une règle « dérivative » de la première, parce que ca ne compte pas si c’est juste la maman qui parle à la femme de ménage par exemple; de manière générale il faut que ce soit deux personnages établis (donc avec des noms). Adrienne est un très bon exemple d’un personnage féminin de ces années-là: elle n’a pas vraiment de motivations ou d’arcs narratifs propres à elle-même, elle est surtout là pour faire avancer celui du héros…. Même si ca n’enlève rien à la qualité de Rocky, c’est effectivement parfois un peu génant….. J’adore, j’adore Jane the Virgin !! Je considérais déjà la série comme féministe avant cet épisode, mais là elle l’a prouvé de manière puissante, et drôle !

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    1. Tout simplement parce que je n’ai pas la place de tous les mettre, et que personnellement je préfère Vaiana ! Mais la princesse et la grenouille est un très bon Disney, qui passe le Bechdel test et avec un rôle principe fort dont beaucoup de petites filles peuvent s’inspirer sans problème!

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  3. Kikoo !

    C’est un article très intéressant qui fait écho à un ressenti latent que j’avais déjà.
    Mais par contre, j’ai beau me creuser les méninges, je ne vois pas quel rapport il peut y avoir entre la banalisation du viol et Starwars ^^ tu peux m’expliquer ?

    Merci d’avance.

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    1. Han Solo qui roule une pelle de force à la Princesse Léia, c’était pas franchement une scène iconique de consentement, pourtant ça a été présenté comme une scène romantique 🙂

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      1. C’est exactement ça, merci Argentine ! Leia lui dit 1 millions de fois « non » et il la bloque physiquement pour lui rouler une pelle… dans le film c’est montré comme romantique, ça sous-entend « elle dit non mais en fait elle sait pas ce qu’elle veut (jusqu’àce que l’homme lui montre » …. dans la vraie vie c’est pas acceptable.

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      2. ah, en effet!
        Il est vrai qu’entre temps, on a commencé à apprendre que quand on ne dit pas expressément « oui », c’est « non ». 😉 Mais tu as raison, il est important d’encadrer cette scène avec nos adolescents. Pour apprendre à nos filles que l’attitude passive de la princesse n’a rien de romantique et qu’il n’est pas « mignon » de se laisser faire. Et pour nos garçon leur apprendre que l’attitude de Solo n’est pas un attitude respectueuse.

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