Chapitre 1 : Axel

Chapitre 1 : Axel

Je m’apprêtais à descendre du grenier où je suis caché depuis dix jours pour enfin passer à l’acte, quand j’entendis la porte d’entrée claquer. Encore raté.

Ces combles malodorants et cette chaleur étouffante finiront par avoir ma peau. Je tends l’oreille. Est-ce Sahara, la fille de la famille, ou sont-ce les parents qui ont quitté le nid ? Plus un souffle. Concentre toi, ce serait con de te faire prendre maintenant.

J’entends la voiture démarrer dehors. J’ai appris à la reconnaître : elle grince, crache, crépite au démarrage. Ils s’en vont. Mais sont-ils tous partis? Je vais attendre une heure de plus et m’assurer qu’il n’y a vraiment plus personne dans la maison. Ensuite, je me faufilerai hors du conduit, sortirai les déchets de ma cachette, irai me décrasser, et peut-être piller un peu frigo et placards. J’ai faim. Ça creuse, l’attente. La vengeance est un plat qui se mange froid mais tout de même, ça commence à faire long. Et faim.

Je me suis endormi ! Ça n’a pas l’air de bouger plus en dessous. Allez, sors de là. Doucement. Fais bouger la dalle. Voilà. La tête d’abord. Le placard qui mène aux combles est toujours dans le noir. Je crois qu’ils ont ajouté du bordel encore depuis la dernière fois… ils en rajoutent tous les jours en ce moment, je ne sais pas pourquoi. Pourvu que je me casse pas la gueule sur un truc… bon, encore un effort. Tourne toi. Les pieds d’abord, à tâtons. Là. Laisse-toi glisser maintenant. Ok. Les deux pieds au sol, pas d’incidents. Déplie toi. Aïe, mon dos … je dois en finir ou je vais crever là. La porte. Doucement. Rappelle-toi, elle grince. Bon, voilà, elle a grincé. Personne ne semble réagir au rez-de-chaussée. J’espère que la maison est déserte. J’ouvre la porte d’en face. La chambre. Vite, la fenêtre. Je soulève le voile, la voiture n’est pas dans la rue, parfait, ils ne sont pas rentrés.

Je saute dans la douche. Du frais, du savon, du sent bon. Je n’en peux plus de macérer dans ma sueur. Trouver le moment parfait, tu parles … Attention à ne pas laisser de cheveux. Je vide le siphon. Ya pas que les miens là dedans… Manger maintenant. J’attrape un torchon pour ouvrir les placards sans laisser d’empreintes. L’Aïd est passé par là, ça regorge de pâtisseries qui dégoulinent de miel et d’amandes… J’en prends trois, personne ne verra la différence. Reste loin des fenêtres, on ne sait jamais, l’opacité du voilage est aléatoire. Putain j’ai encore faim… Des dattes, c’est bien les dattes, ça tient au corps. Je garde les noyaux dans la bouche. Ne rien laisser qui puisse me trahir. 

Ah tiens, un nouveau jouet ! Je repère l’énorme couteau encore dans son emballage posé sur le meuble d’entrée. Monsieur aime cuisiner, il aime être bien équipé. Si je le prends, ça passera inaperçu, ils croiront l’avoir oublié où ils l’ont acheté. Il me faut un sac plastique maintenant, où jeter mes déchets, mes traces.

Crédits photo : Fulvio Pessi

Merde. J’ai entendu un bruit. Non, un craquement. 

Je me fais des films. Et s’ils avaient fait demi-tour ? Et si je n’avais pas entendu le crépitement du moteur pendant que je fourrais mes déchets dans le sac plastique trouvé sous l’évier de la cuisine ? C’est que ça fait du bruit un sac plastique, quand on le manipule, on n’entend plus que lui dans la pièce : le sac s’articulant, recomposant une forme au rythme des déchets abandonnés à l’intérieur.

Ouais, ils pourraient avoir oublié quelque chose et avoir décidé de revenir. “Mais bordel, je t’avais dit de vérifier avant de partir !” avait dû râler le père en cherchant l’espace suffisant pour faire demi-tour. Je reste figé un instant, comme si en jouant à “statue” personne ne pourra me repérer. N’importe quoi. Mon cerveau ne réfléchit plus correctement depuis que je ne mange plus quatre fois par jour – les M&M’s de 17h, ça compte comme repas. Les cacahuètes, c’est plein de protéines, ça doit manquer à ma masse cérébrale.

J’ai pas rêvé. Le craquement recommence. Il vient d’en haut. Mais ils sont tous partis, je le sais, je vis dans ce maudit grenier depuis suffisamment longtemps pour reconnaître leurs voix, leurs pas, leurs allers-et-venues. Ils sont tous partis. Le père acariâtre, Sahara, la gamine qui n’arrête pas de dire à son père “Mais réveille-toi papa, faut vivre avec son temps !” et Nora, la mère à la voix nasillarde… celle que je déteste, celle qui est la raison de ma présence ici.

Tous ? Vraiment ? Mais non… J’oublie quelqu’un. Le quatrième. L’invisible. Le silencieux. Celui qui ne sort jamais. J’ai mis du temps avant de comprendre qu’il y avait une quatrième personne sous ce toit. Pourtant, sans l’avoir jamais vu, j’ai fait de lui mon plus précieux allié. On peut tout lui mettre sur le dos. Le coupable idéal des objets disparus et des paquets de chips entamés.

Par contre, on ne peut pas dire qu’il soit bruyant. Il ne sort jamais de sa tanière. Il ne manquerait plus qu’il ait décidé de se manifester maintenant.

Je suis si près du but, je ne laisserai rien compromettre ma vengeance. Je me saisis du couteau de cuisine, et armé de la paire de ciseaux rouge du tiroir, je découpe le bord du plastique dont il est prisonnier. Au cas où. A présent, il faut que je vérifie ce qui se passe là-haut.

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