Être chef, c’est comment, en vrai ?

Être chef, c’est comment, en vrai ?

Crédits photo : Bisakha Datta via Pixabay (libre de droits)

Tu te demandes pourquoi j’ai choisi une photo d’éléphant pour illustrer le récit de mon expérience de chef ? Haha … je te l’explique à la fin de cet article !

Il y a une chose que je ne t’ai pas encore dite : mon métier, c’est militaire. Et au sein des militaires, j’appartiens à la catégorie des officiers, voie « encadrement ». C’est-à-dire qu’une bonne partie des différents postes que j’ai occupés / que j’occuperai au cours de ma carrière consiste à encadrer (à l’armée, on dit commander) les autres. La carrière des officiers est conçue de manière à ce que l’on encadre de plus en plus de personnes au fil du temps : j’ai débuté en encadrant une trentaine de personnes (j’avais 24 ans), et j’ai commandé jusqu’à 200 personnes (à 32 ans), en alternant avec des postes techniques où je ne commandais personne. Il est prévu que je commande un jour environ 1500 personnes (j’aurai alors autour de 44 ans).

Or, il semble que la position de chef suscite de moins en moins de vocations : parmi les jeunes générations, on trouve très peu de volontaires pour exercer ce type de responsabilités. J’ai remarqué également que le rôle de chef donne lieu à beaucoup de représentations fantasmées : au sein de ma propre famille (coucou Maman), j’ai souvent entendu que « les chefs, ça ne sert à rien », que lorsqu’on devient chef, on se renie, que les jeunes chefs sont souvent de petits tyrans qui ne connaissent rien à la vraie vie, etc. Bref, beaucoup d’images négatives.

C’est pourquoi j’ai eu envie de partager avec toi mon expérience et les conclusions que j’ai tirées de ces années (huit années, en tout, jusqu’ici) passées à commander.

1 – Être chef, ça s’apprend (tous les jours)

Certains imaginent qu’il y a des gens nés pour commander et d’autres non, que le charisme est un don et que c’est grâce à ce don que l’on est un bon chef. Je crois tout l’inverse.

Déjà, je pense que pour encadrer les autres, seules deux qualités sont nécessaires : la force de travail, et le courage (et pas le charisme, qui est juste une belle façon de dire de quelqu’un que c’est une grande gueule). Parce qu’il faut beaucoup bosser, d’abord; et parce qu’il faut apprendre, apprendre beaucoup de choses : des choses concrètes certes (hard skills), mais surtout des façons de se comporter (soft skills), ce qui exige une remise en question permanente. C’est-à-dire, en clair, qu’il faut accepter de se prendre des claques régulièrement et de revoir sa façon de travailler.

Certains appelleront cela de l’humilité, moi j’appelle ça du courage. Le courage d’être toujours dans une position inconfortable. Le courage d’affirmer haut et fort qu’on a encore beaucoup à apprendre, même au bout de nombreuses années d’expérience. Et il ne s’agit pas de se déprécier devant ses subordonnés : non, il faut assumer cela et en faire une force.

Le courage, enfin, de dire la vérité en face quand ça ne va pas : dire à quelqu’un qu’on n’est pas satisfait de son travail, pire, de son attitude, ben c’est vachement plus difficile que ça en a l’air !

2 – Être chef, c’est usant

Non, être chef ce n’est pas distribuer le travail aux autres et aller prendre un café (je ne sais pas si beaucoup de personnes pensent cela en réalité). Quand on fait bien les choses, cela signifie avoir une charge de travail très élevée, et surtout, une charge mentale et émotionnelle de dingue.

Quand j’étais en situation de commandement, je rentrais chez moi lessivée, et je n’arrivais pas à « débrancher », parce que tout me prenait aux tripes, et que je me sentais responsable. Je parlais de boulot jusqu’à ce que mon mari me dise d’arrêter et, le pire : je rêvais de mes subordonnés toutes les nuits. Pendant des années. Et longtemps après avoir quitté mon poste.

Je dis souvent que chaque année passée à commander m’a semblé compter pour trois années normales. Sur les photos, je vois que ces années m’ont marquée bien plus que les autres postes, plus techniques, que j’ai occupés. Quand ça se termine, on est triste, très triste … mais aussi intensément soulagé.

3 – Être chef, c’est un révélateur de ce que nous sommes

Crédits template : BDV – Crédits photo : Wikipédia

Je la trouve très juste, cette citation. Être chef, c’est avoir du pouvoir, petit ou grand : on a toujours au moins le pouvoir de façonner l’ambiance de travail, le style des relations au sein de l’équipe, etc. La manière dont on exerce ce pouvoir en dit long sur nous.

En cela, être chef est une expérience très enthousiasmante, parce qu’on se découvre, on se révèle. Moi, par exemple, j’ai découvert que je détestais les ambiances de travail compétitives et j’ai tout fait pour favoriser la coopération au détriment de la mise en concurrence entre mes subordonnés (ce qui n’est pas forcément LA meilleure façon de faire, mais celle qui me convenait, à moi). De même, j’ai découvert que mon empathie était finalement bien plus limitée que ce que je pensais, en comparant certains de mes arbitrages avec ceux de mes camarades chefs d’autres unités.

4 – Être chef, c’est toujours une immense fierté

J’appartiens à une institution (l’armée de Terre) au sein de laquelle la position de chef est très valorisée, et ce dès le premier niveau de responsabilité. Mais, indépendamment de cela, je crois qu’il est inévitable de ressentir une grande fierté quand on encadre une équipe. On fait toujours un peu siens les succès de son équipe, sa bonne image à l’extérieur, sa bonne ambiance. Surtout lorsqu’on sait le temps et l’énergie qu’on y a consacrés – au détriment, bien souvent, de son temps en famille et de son repos. Pour ma part, les années que j’ai passées à commander sont celles dont je suis le plus fière.

Le danger, cela dit, c’est de devenir une vieille radoteuse qui ne fait que la ramener à ce sujet, voire, qui se sent supérieure à ceux qui n’ont jamais encadré personne. Promis, je me soigne 🙂

5 – Être chef donne toujours l’impression de devenir très sage et très fort (d’où l’éléphant)

Bien évidemment il s’agit là d’une impression et non d’une réalité, parce que si tous les chefs ou anciens chefs de toutes les branches professionnelles étaient très sages et très forts, ça se saurait.

Mais bref. Moi, ça m’a fait cet effet : je me suis sentie comme un grand éléphant, qui sait plein de trucs, qui a en mémoire plein de situations plus ou moins difficiles (et ça donne des rides), et qui mène son troupeau à bon port, quitte à écraser les obstacles qui se trouvent sur le chemin (je te rassure, c’est une image : je n’ai jamais écrasé personne en réalité, j’en serais bien incapable avec mes 53kg). Une impression de très grande puissance, donc, grisante, exaltante. Et même … un tantinet addictive.

Le mot de la fin : j’ai appris que, parmi les rares espèces animales au sein desquelles ce sont les femelles qui dirigent, on trouve …. les éléphants. HA HA. (Il y a aussi les orques et les hyènes, mais on est d’accord qu’on va oublier les hyènes).

Cela m’amène à une autre sujet : qu’est-ce que ça fait d’être UNE FEMME CHEF … mais ceci mérite un autre article ! A bientôt pour que je te raconte ça.

10 commentaires sur “Être chef, c’est comment, en vrai ?

  1. Je te rejoins sur tous les points. Pour reprendre une célèbre maxime « on ne nait pas chef, on le devient ». Je n’ai pas d’enfant, mais je compare souvent ma relation avec mon équipe de cette façon. Mon rôle est de les aider à s’épanouir et à devenir une meilleure version d’eux mêmes. Et oui, ça demande beaucoup de remises en question et, dans mon cas, d’assurance que je n’avais pas. C’est un rôle très formateur même si ce n’est pas celui que je préfère car comme tu le dis, quand on essaye de bien faire les choses c’est épuisant mentalement. Cela dit, je pense que tout le monde devrait essayer à un moment donné de sa vie car on s’en sort forcément grandi.
    Et quand on est une femme…. ahhh ! Vivement ton article 🙂

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  2. J allais te demander comment c était en étant une femme dans un milieu encore masculin mais je vois à la fin que tu comptes l aborder.
    Sinon, quel parcours/études as tu suivi pour te mener à ce poste? Comment t es venu cette vocation?

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    1. Très bonne question ! J’ai fait une grande école d’officiers (École Spéciale Militaire de Saint Cyr). Si le sujet de la vocation intéresse les lectrices, j’en ferai un article ! Il y a beaucoup à dire.

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  3. J’ai découvert en travaillant que malgré le bourrage de crane de l’école d’ingé, le management ça ne me faisait vraiment pas rêver. En caricaturant un peu, beaucoup de mon entourage qui dirigent des équipes me donnent plus l’impression d’être des baby-sitters pour adultes… 😅
    La vision militaire de commandement et pouvoir me donne encore plus froid au dos, mais je trouve ton analyse assez intéressante et j’attends le deuxième volet avec impatience.

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    1. Baby sitter pour adultes, j’adore l’image ! Je me suis souvent plainte d’être comme une instit’ de CE1 haha. Il y aurait beaucoup à dire sur le thème « à quelles conditions le poste de chef est-il épanouissant ? » Parce que en effet, si les conditions ne sont pas réunies, ça peut être l’enfer.

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  4. Comme Flora, le management ne me fait pas rêver plus que ca. Pas mal de mes collègues, (petits) chefs gèrent en effet les petites querelles entre employées (je n’ai pas eu mes vacances, machin m’a dit ca, x m’a encore demandé le dossier dont je suis responsable…) et aussi beaucoup d’intendance qui ne m’intéresse pas (gérer les recrutements, départs, congés, arrêts maladies…) ou même me font horreur (arbitrer qui aura les augmentations alors que les grands chefs ne donnent pas le budget adéquat => privilégier un salarié au dépend de l’autre alors que toute l’équipe est impliquée et la mérite; gérer un employé mauvais/non motivé).
    Je pense aussi que ca dépend d’une entreprise à l’autre sur ce que peuvent vraiment faire les chefs (proposer les formations, donner les bonnes augmentations, gérer les promotions, les renvois…).

    Par contre, je fais actuellement de la formation (lors de réunions de groupe et après en suivi de compétence et soutien sur plusieurs mois) et je trouve ca passionnant de gérer un groupe de personne motivée et de les voir développer leurs compétences.
    Mais je n’ai aucun pouvoir hiérarchique sur eux.

    Perso, ce qui m’a marqué sur les chefs, c’est une conversation qu’on a eu avec des collègues se demandant ce qu’était pour nous un bon chef. Résultat: une personne qui ne nous embête pas (sur les dates de vacances, le télétravail, les horaires… et qui ne fasse pas de micro-management sur nos dossiers/projets) et si possible, une personne qui nous soutienne en cas de besoin face à la hiérarchie ou aux autres départements (a minima qui ne nous jette en pature si on a fait une erreur/le projet n’est pas un succès).
    Il ne nous ai même pas venu à l’idée qu’un chef puisse nous aider (sur un plan technique ou relationnel), nous inspirer, nous aider à développer nos compétences ou notre futur dans la boite, nous aider à améliorer notre (cadre de) travail…
    C’est quand même d’éprimant le peu d’espoir qu’on a sur nos chefs je trouve!

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  5. Ton commentaire est super intéressante ! Qu’est-ce qu’un bon chef, vu par les subordonnés… on nous fait beaucoup réfléchir à ce sujet au début de notre carrière. La dimension militaire rend les choses plus « dramatiques » (un chef au combat a un pouvoir de vie et de mort) mais tout ce que tu cites reste vrai.

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