Ainsi soit 2025
Il y a des années qui passent comme des rivières tranquilles. Et puis il y a celles qui vous roulent, vous écorchent, vous déposent sur une berge inconnue, pantelante mais vivante, différente.
2025 aura été pour moi cette seconde catégorie : une année qui m’a obligée à regarder ma vie, mes enfants, mon corps, mes fragilités et ma force avec une honnêteté brutale. Une année où j’ai failli m’écrouler, mais où j’ai aussi découvert de nouvelles fondations.
2025, c’est mon chaos, mais aussi mon printemps.

Les corps qui parlent trop fort
J’ai commencé l’année avec mon corps comme premier adversaire. Ou plutôt comme premier cri. Ma santé est une liste à rallonge longue comme une phrase sans ponctuation, qui me dépasse parfois et me colle à la peau. Mon corps est devenu un territoire accidenté où chaque geste coûte un peu plus et chaque journée ressemble à une ascension.
Mon quotidien c’est comme essayer de faire du funambulisme pendant un concert de rock. Je tiens, mais je tremble. Au travail, mon poste a été aménagé pour limiter la douleur, mais la fatigue n’écoute personne. Elle se glisse entre les côtes, derrière les yeux, sous les paupières et malheureusement, il n’y a pas de chaise ergonomique ni de bureau assis-debout pour contrer cela. Alors j’ai dû reconnaître l’évidence : l’invalidité a fini par être reconnue, et l’idée d’un retour à temps partiel s’est imposée, non comme une faiblesse, mais comme une nécessité vitale.
Les démarches, labyrinthes et blessures administratives
2025, c’est aussi l’année des dossiers. Les miens, ceux de mes enfants, ceux qu’on empile comme des preuves de survie. Il ne s’agit pas de quémander : il s’agit de faire reconnaître une réalité que je vis chaque jour, non seulement pour moi mais aussi pour mes enfants. Et là, c’est un autre poids. Une autre colère. Une autre blessure. J’ai déjà eu la sensation qu’on me disait : « Vous exagérez. » Cette phrase invisible qui fait si mal. Il a fallu monter un recours contentieux, reprendre chaque ligne, pointer chaque absurdité. Écrire pour défendre mon enfant, c’est écrire avec le cœur et les griffes. Aller au tribunal avec son enfant contre l’institution censée l’aider, c’est encore plus dur. Il faut faire face, encore et encore, à des murs qu’il faut percer à la main. La première fois, cela fait peur, très peur même. Il faut gérer l’angoisse du milieu inconnu, le stress de devoir à nouveau expliquer encore son quotidien à des personnes qui, pour ne pas changer, n’ont pas beaucoup de temps à t’accorder. Il s’agit là d’être efficace, très efficace.
La maternité – entre amour, fatigue et déchirement
Cette année, j’ai compris que la maternité, c’est aussi accepter d’être loin de ses enfants parfois. Pour mon propre bien, mais aussi pour leur permettre de découvrir d’autres moyens de s’en sortir quand maman n’est pas là avec son sac magique rempli de fidget.
Cette séparation m’a été essentielle pour me retrouver à un moment où je n’arrivais plus à penser autrement que par mes enfants. Il fallait couper le cordon. Alors je suis partie, seule, pas très loin, pas très longtemps mais suffisamment pour vraiment me retrouver au moins un peu.
Ensuite, c’est eux qui sont partis, avec leur père, quelques jours sans moi. C’était la première fois que je restais à la maison sans eux. Ça a été plus dur dans ce sens. Je me suis sentie très vulnérable et chaque message me serrait la poitrine car c’était dur aussi pour Ptit Loup. Il n’était pas prêt pour une longue séparation encore, et surtout pas loin de chez lui où il a tous ses repères.
Mes propres questions, mon propre fonctionnement
Être mère d’enfants au profil atypique, c’est aussi apprendre que chaque jour est une équation mouvante. Le TSA, le TDAH, l’hypersensibilité… tout cela compose notre vie familiale, nos routines, nos nuits, nos inquiétudes. Mais cela compose aussi, paradoxalement, notre force. Au fil de cette année, en accompagnant mes enfants, j’ai fini par regarder mes propres traits avec honnêteté.
Mon intérêt quasi obsessionnel et ancien pour la Shoah et les témoignages de survivants, mon monde imaginaire d’enfant, ma sensibilité auditive, mon rejet du maquillage et des interactions codifiées, ma difficulté avec les appels téléphoniques, ma façon de masquer mes émotions, mon besoin de routine, de calme, de prévisibilité…
Tout cela a commencé à dessiner un tableau que je ne pouvais plus ignorer. Et si moi aussi… ? Et si mon propre fonctionnement avait des ressemblances avec un TSA masqué ?

Poser la question, ce n’est pas chercher une étiquette. C’est chercher une compréhension, un apaisement. Ce n’est pas un besoin de se définir, mais un besoin de se rencontrer. Et au final, même si je me questionne, je ne ressens pas le besoin d’aller chercher la réponse. Parce qu’aujourd’hui, cela ne m’apporterait rien de plus concrètement. Je sais comment je fonctionne, je sais comment la société se comporte. Je n’ai plus tant besoin d’apprendre comment me comporter, compenser sans que ça ne m’épuise trop. J’ai surtout besoin d’apprendre à m’écouter plus, gérer mon anxiété sociale, et ça TSA ou pas, ça ne changera pas.
Les bouffées d’air, les respirations
Heureusement en 2025 , il y a eu aussi les respirations. Les petites. Les essentielles.
J’ai commencé à jardiner. Moi qui n’aimait pas ça me suis trouvée un véritable amour pour la terre, le potager. J’ai planté pleins de choses : un érable du Japon, un magnolia, des rosiers, des azalées. J’ai posé mes mains dans la terre comme on pose une main sur un cœur affolé. J’ai attendu les premières feuilles comme on attend un signe. Et j’ai sauté de joie à chaque fois qu’un bourgeon est apparu, a fleuri et parfois même s’est transformé en fruit.
A côté de cela, nous avons gagné au tribunal pour la reconnaissance de Ptit Koala par la MDPH. Ce n’est que justice, mais au delà de tout cela, pour moi ça a bien plus de valeur. C’est la reconnaissance du soutien et du travail accompli dans l’ombre pendant des années, la reconnaissance de l’aide dont nous avons besoin, et surtout, la preuve que je ne suis pas folle et que tout n’est pas un montage de mon cerveau…
Rien de tout cela n’a réglé mes problèmes entièrement, mais tout cela a allégé mes jours.
Cette année, j’ai peu travaillé du fait de ma santé qui se dégrade. Par contre j’ai beaucoup écrit. J’ai écrit ici tout ce que j’aurais aimé lire quand on commençait les parcours diagnostic de mes enfants. J’ai essayé de vulgariser, d’expliquer, un peu de me justifier aussi. J’ai dit et parfois j’ai même montré comme le quotidien pouvait être dur, comme le masking est important, comme il faut vraiment perdre cette habitude de juger au premier regard. Mais j’ai aussi écrit pour Bribes de vies, ce blog qui reste mon fil entre moi et le monde. Les mots m’ont tenue. Ils m’ont portée. Ils m’ont permis de transformer le chaos en quelque chose de transmissible.
Cette année, j’ai vu mon fils autiste grade 3 sortir du mutisme sélectif. Je l’ai vu commencer à s’ouvrir au monde, à communiquer avec tout le monde. On l’a vu commencé à toucher, goûter plein de nouveaux aliments. On l’a vu réussir à finir ses nuits dans sa chambre et le dire tout fièrement à son équipe pluridisciplinaire.
Cette année, j’ai vu ma fille réussir à parler à une inconnue pour acheter un produit dans une boutique. J’ai vu ma fille accepter de s’imposer dans son groupe d’amis même si elle a toujours un peu peur. J’ai vu ma fille affirmer ses valeurs de défense des animaux et de la planète, j’ai vu son cœur plein de bonté grandir encore et encore. Je l’ai vu ne pas avoir peur de dire qu’elle a peur.
Ce sont tant de progrès qui m’aident à me lever chaque jour, à toujours chercher à les comprendre un peu plus et à me battre pour que leurs droits soient respectés, car je sais que c’est ainsi que je les aide le plus à grandir en confiance et assurance en eux.

2025 – une année rude, mais une année vraie
Si je devais résumer 2025, je dirais ceci :
C’est l’année où tout s’est accumulé, mais où rien n’a été vain. C’est l’année où j’ai appris que survivre n’était pas suffisant : il fallait vivre, accepter d’être vulnérable, cesser de se taire et d’être invisible.
C’est l’année où j’ai défendu mes enfants comme une louve, tout en apprenant à me défendre moi, où j’ai compris que demander de l’aide n’était pas échouer, mais s’honorer.
2025 aura été une année complexe, épuisante, cruciale. Mais c’est une année qui m’a fait grandir, peut-être plus que toutes les autres. Elle ne me manquera pas pour autant, et j’espère qu’après une année si éprouvante, nous pourrons réellement avoir du répit en 2026.
