Les voyages forment la jeunesse
Je voyage beaucoup pour le travail. Destinations proches (mon déplacement le plus proche était à 8km de la maison !) mais surtout lointaines. Souvent seule, parfois avec quelques collègues.
Ça fait partie de mon équilibre, surtout depuis qu’on a les enfants. Je suis très présente à la maison mais… je prends des pauses.
Ces voyages sont souvent très intenses. Beaucoup de travail, souvent beaucoup de pression, décalage horaire : un cocktail bien chargé.
Aujourd’hui, je voulais te parler de quelques moments où, seule, parfois à un autre bout du monde, j’ai changé. J’ai grandi. Je me suis construite.
Le tout premier, je pense, c’est là.

Là, c’est le haut d’une colline surplombant Trondheim. Ma toute première expat, mon premier départ à l’étranger solo. C’est les premiers jours, J’ai 19 ans, je parle pas anglais (littéralement, je comprends, mais je ne parle pas), je suis loin, c’est ce que je voulais vraiment depuis si longtemps. Et là haut, pendant une visite guidée de la ville, je réalise que j’y suis. Je vis ici. En Norvège, au bord de la mer. Et c’est ma décision.
Cette expat, j’en ai parlé ici je crois, j’y ai pris une petite claque. J’ai appris à dire stop, ce n’est pas pour moi. J’ai appris l’échec, et surtout j’ai appris tout ce que l’échec pouvait apporter. C’est là que j’ai commencé à faire mes trucs. Mes petites explorations. Mes ballades seules. Avant ça, j’étais jamais seule. En famille, en internat, en colloc’, etc.
Et puis les années ont passé, et je me suis retrouvée là.

Là, c’est un bordel d’autoroutes à je ne sais combien de voies (6 ? 8 ? Je ne sais plus). C’est le Texas. Quelque part entre Dallas et Fortworth. Je suis là pour le boulot, c’est mon premier déplacement (hors formation en groupe). J’ai 23 ans. J’ai l’impression de jouer à l’adulte au volant de ma grosse automatique (la plus petite du loueur, je précise) sur ces routes démesurées.
Là, j’ai pris la dimension du monde et surtout ma dimension à moi, professionnellement. D’un coup, je suis à ma place. Pas la stagiaire, pas l’étudiante, pas l’enfant, juste, ma place. Je me rappelle d’avoir comme eu les épaules qui s’ouvrent, prête à prendre ma place j’étais.
Et je continue d’explorer mon petit monde. Je pars courir le matin (au Texas, pas de trottoirs, les gens prennent la bagnole pour aller courir dans le parc le plus proche, je comprendrais jamais). Je trouve des piscines pour aller nager après le taf au milieu des locaux (spéciale dédicace à la petite affiche « merci de ne pas nager si vous avez la diarrhée » OUI C’EST UNE VRAIE AFFICHE à ce jour je regrette de ne pas l’avoir en photo mais bon j’avais pas de smartphone à l’époque).
Le moment d’après, c’est là.

Là n’a pas de photo, je n’avais pas de smartphone et j’étais en déplacement dans l’exotique bourgade du Mans, où j’allais quasi toutes les semaines depuis des mois. J’ai 27 ans. Mais ce soir là, il fait super beau, assez chaud, c’est l’été, tout Le Mans est dehors en terrasse et donc moi aussi. Et seule à ma table, je commande une tisane pour lire mon bouquin. Au Mans, je me suis pas mal baladée. J’ai appris à aller au restaurant seule et j’ai adoré. Avec mon bouquin, toujours. Alors cette tisane, c’était la suite logique, et c’était drôlement empouvoirant d’être là complètement droite dans mes bottes et à contre courant de l’ambiance, du moment, et des attentes classiques de la société.
Et puis c’est le départ en Malaisie. Il se passe beaucoup de chose dans ma vie, de vraies transformations, mais elles se font à deux. Et pendant plusieurs années, bien que je fasse mon propre chemin personnel, on construit très fort notre famille. Si fort que la Poupette arrive.
Et moi je reprends le travail, et les déplacements. Et très vite, je pars là.

Les déplacements à Rio de Janeiro sont particuliers. J’ai entre 30 et 34 ans. Extrêmement intenses, ils me demandent beaucoup d’énergie parce que pour la toute première fois, ce n’est pas à mes compétences techniques que je fais appel mais à mes soft skills.
Rio, c’est une culture que je connais peu, un milieu assez hostile du premier abord. Des méthodes de travail que dans un premier temps je ne comprends pas. C’est de la méfiance des deux côtés. C’est des choses plus problématiques, aussi. Le jour je bosse, le soir je mange avec des collègues (sauf pour les quelques déplacements où je suis seule).
Bref, mon seul créneau « à moi », c’est le matin, entre 5 et 7h du mat (ne panique pas, y’a le décalage horaire en ma faveur, je me couche avec les poules). Et l’hôtel est proche d’Arpoador. Arpoador, c’est un « caillou » entre Copacabana et Ipanema, deux plages absolument emblématiques (c’est Ipanema sur la photo). Le matin, le soleil se lève sur Copacabana et le soir il se couche sur Ipanema. Et ça devient mon rituel, le matin je me lève, je vais courir ou nager, et je vais voir le lever de soleil depuis Arpoador.
C’est un endroit où j’ai déposé beaucoup de choses au fur et à mesure de mes visites. Le stress du travail. La distance avec Nino. La vie qui continue. C’est un endroit très beau et très méditatif. Je n’y ai rien appris, j’ai juste pris les quelques instants de paix, où le temps s’arrête. Et ça fait beaucoup de bien.
A Rio il y a un autre endroit qui a compté pour moi. C’est là.

Là, c’est un resto indien. Ce qui n’a aucun lien avec le moment que j’y ai passé. A la fin de mon repas, une dame un peu chic m’aborde. Elle a vu mon sweat rugby (en même temps il est vert vif dur à louper). Et elle se met à me raconter sa vie. Elle est héritière de la haute société. Une famille de militaires. Elle est veuve. Son mari, militaire lui aussi, est décédé brutalement (assassiné ?) en Angleterre. Elle me parle parce que son mari adorait le rugby. Elle est un peu perdue dans sa vie, de retour à Rio sa vie sociale est au navy club sauf que (relativement) jeune veuve encore jolie la haute société ne lui renvoie pas que des trucs cools (cougar ! croqueuse d’hommes !).
Alors elle me raconte qu’elle commence à changer ses habitudes. Son café au café du coin plutôt qu’au navy club. Un lassi mangue au resto indien. Puisque je suis là, elle décide d’ailleurs d’y manger pour la toute première fois, 50 ans qu’elle habite dans ce quartier. Elle me raconte comment à 50 ans, toute dans son personnage bien lissé, elle commence à se déconstruire. Je crois qu’elle me rappelle moi de la toute première photo, tout en haut, en Norvège. Quand j’explorais mon quotidien pour me l’approprier.
C’était une drôle de rencontre.
Alors j’ai gardé cette habitude démarrée il y a bien longtemps d’explorer et de m’approprier mon quotidien. J’ai encore parfois l’impression de jouer à l’adulte, même si de plus en plus je me sens alignée et légitime dans ma vie. Je continue de me déconstruire, je crois. Et un truc que j’adore, c’est que j’ai beau être une créature d’habitude, je continue de découvrir des nouveaux trucs dans mon petit espace. D’ailleurs peut-être qu’un jour j’écrirais le pendant « à la maison » de cet article, sur les trésors de mon quartier.
