Faire le deuil de ma grossesse idéale

Faire le deuil de ma grossesse idéale

Si tu as suivi mes récits sur Dans Ma Tribu, tu sais que j’ai une phobie des aiguilles et du sang, et que je fuis tant que possible tout ce qui est trop médical. Qu’on s’entende bien : je ne remets absolument pas en cause les progrès scientifiques et le système médical qui permet de sauver des vies, et je serais très heureuse que tout cela existe si un jour ma vie est en danger. Mais tout cela me fait peur, et j’ai tendance à me méfier de tout ce qui est plus protocolaire que nécessaire.

Cette troisième grossesse sera la dernière (bon, je sais qu’il ne faut jamais dire jamais mais en tout cas c’est ce qui est « prévu »). Et pour cette troisième et dernière grossesse, j’avais imaginé plein de choses, je m’étais projeté depuis trois ans dans une grossesse et une maternité idéale (idéale pour moi en tout cas).

Le fait qu’elle soit gémellaire a tout changé. Sans parler du COVID-19. Que ce soit physiquement ou moralement, que ce soit pour l’organisation sur différents sujets, rien, absolument rien, ne se passe comme je l’avais prévu, comme je l’avais imaginé. Et je prends conscience maintenant, à six mois de grossesse, que je dois en faire le deuil.

Ma grossesse idéale : ce que j’avais imaginé

J’avais imaginé vivre une troisième grossesse simple et épanouie. Où tout se passerait bien comme pour les deux premières fois, avec les angoisses en moins par rapport à la première, et la fatigue en moins par rapport à la deuxième.

Crédit photo : MK pour BDV

J’avais imaginé être suivie de bout en bout par une sage-femme, comme les deux premières fois. N’étant pas dans la même ville que précédemment, j’avais pris le temps en début de grossesse de « choisir » une sage-femme qui me conviendrait, qui me suivrait, qui me préparerait.

J’avais imaginé passer un été cool, où je serais certes au troisième trimestre mais encore assez en forme pour envisager des vacances à la fois sereines et un peu actives.

J’avais imaginé pouvoir me déplacer à vélo jusqu’au bout, ou presque. Dans un instant de folie j’avais même imaginé aller à la maternité à vélo !

J’avais imaginé accoucher à terme, ou quasi, comme les deux premières fois.

J’avais imaginé un accouchement physiologique et rapide. J’avais même sérieusement envisagé un accouchement à domicile. Ou un accouchement express à l’hôpital avec un retour précoce à la maison.

J’avais imaginé un accouchement proche de mon deuxième accouchement, mais dans une autre position que celle allongée sur le dos. J’aurais tellement aimé tester autre chose.

J’avais imaginé la naissance d’un bébé calme, qui serait posé sur moi et qui ne me quitterait pas.

J’avais imaginé cajoler ce dernier enfant et profiter au maximum de tous les instants en sachant qu’il était le dernier. Avec le risque, bien conscient, qu’il soit un peu le « chouchou ».

J’avais imaginé un allaitement facile, partout, en toutes circonstances, sans aucune prise de tête.

J’avais même imaginé me passer de poussette, pouvoir se débarrasser de tout ce matériel qui encombrerait notre maison trop petite. Et faire avec le minimum : écharpe, tapis au sol et coussin de maternité.

Et j’avais imaginé plein d’autres choses encore. Et même s’il y avait la peur de la fatigue, la peur de ne pas être à la hauteur, j’avais en tête quelque chose de serein, de fluide, de « déjà vu mais en encore mieux ».

Mais rien ne se passe jamais comme prévu. Et cette grossesse n’est pas du tout, mais alors pas du tout, comme les autres. Elle n’est absolument pas comme je l’avais imaginé, du fait notamment qu’il y ait deux bébés et non pas un seul.

Faire le deuil…

Assez rapidement, et même si ça se compte en semaines, nous avons accepté l’idée d’être une famille nombreuse. Nous nous sommes fait petit à petit à l’idée que nous serons parents de quatre enfants et non pas de trois. Nous avons même trouvé des avantages à cette fratrie de quatre. Et même si cela remet en question beaucoup de choses d’un point de vue matériel, nous avons assez vite relativisé sur ce point.

En revanche j’ai continué à faire l’autruche et je suis restée bloquée sur mon idéal de grossesse, d’accouchement, de post partum.

Et je dois faire le deuil d’une grossesse zen et sans prise de tête. Je dois composer avec la mesure de la longueur de mon col tous les mois, qui rappelle à chaque fois les risques d’accouchement prématuré. Comme une épée de Damoclès au-dessus de ma tête. Je dois oublier le côté mystérieux d’un bébé caché dans le ventre à chaque échographie qui vérifie entre autre l’écart de poids des deux bébés.

Je dois accepter ce ventre énorme, qui a toujours deux mois d’avance par rapport au terme normal. Je dois me faire à l’idée d’être déjà en mode baleine depuis le 5ème mois. Je dois me préparer aux deux derniers mois qui seront certainement très difficile (quand on voit qu’à six mois de grossesse je me sens physiquement et moralement comme à 8,5 mois). Et le handicap lié à ce corps déjà fatigué, épuisé. De devenir petit à petit dépendante pour porter des charges « lourdes », se baisser pour ramasser des choses, se déplacer.

Je dois vivre avec tout un tas d’angoisses. Moi qui ne suis pourtant pas une angoissée de nature. La peur d’un alitement, la peur d’un accouchement prématuré, l’incertitude sur le terme de cette grossesse qui empêche de prévoir quoique ce soit près de deux mois avant le terme officiel. La peur, l’angoisse, d’un accouchement qui se passerait mal.

L’accouchement, parlons-en. Qui sera médicalisé, fatalement. Et là, rien à faire pour y échapper, à moins de prendre des risques démesurés pour moi ou les bébés. Les risques décuplés de césarienne qui jalonnent le chemin de la première contraction jusqu’à la délivrance. Les autres risques, qui vont m’obliger à accepter une péridurale : version par manœuvre interne, grande extraction, révision utérine, hémorragie de la délivrance. Je te détaillerai tout cela dans un prochain article.

Et le plus triste de tout : composer avec deux bébés dès la naissance du Jumeau 1. En effet, il ne pourra pas rester sur moi, ni probablement pas sur son papa, le temps de la naissance de Jumeau 2. Dès la première minute de vie du premier bébé, commenceront les injustices et les dilemmes de n’avoir que deux bras pour les deux bébés. Mais dans un accouchement de jumeaux, c’est la sortie du deuxième qui est le plus problématique et le plus médicalisé, et toute l’équipe et moi-même devront rester concentrés sur J2 pour qu’il naisse en bonne santé. Ce qui privera J1 de ce moment de peau à peau avec sa maman. Et ça, ça me rend tellement triste.

Et puis il y a l’après : l’allaitement, le portage, les couches, la fatigue, la prise en compte des deux aînés, etc etc.

C’est très bien que ma sage-femme ait pris le temps de m’expliquer tout en détail, de poser des mots sans me ménager. Il faut que je fasse mon deuil, et autant le faire avant la naissance. Je ne sais pas encore comment je vais m’y prendre, si je vais y arriver seule ou si je vais devoir me faire aider. Si je vais le faire vite ou s’il me faudra tout l’été. J’espère juste qu’il sera fait avant l’accouchement, parce qu’une fois que les bébés seront là, j’aurai bien d’autres soucis à gérer. Et j’ai encore l’espoir de pouvoir « profiter » de cette grossesse, puisque ce sera la dernière.

Crédit photo : photos personnelles
Fabrication d’une baleine en 6 mois au lieu de 9 !

Cet article n’est pas très joyeux, ni même très intéressant, mais j’avais besoin de vider mon sac et il fait partie du cheminement de mon parcours. Dans le prochain je serai plus légère et plus « pratique » et je t’expliquerai comment se passe le suivi d’une grossesse gémellaire et comment ça s’est passé pour moi. D’ailleurs si tu as des questions sur ce sujet, n’hésites pas à les poser en commentaires, je pourrai y répondre dans un prochain article.

6 commentaires sur “Faire le deuil de ma grossesse idéale

  1. Faire le deuil d’un rêve n’est pas une chose aisée et vivre une grossesse gémellaire non plus. Alors les deux en même temps… c’est normal que tu sois angoissée, que tu te poses autant de questions.
    Tu as l’air d’avoir une super sage-femme qui sache t’expliquer et te faire prendre conscience de ce que gémellité implique. Mais oui c’est plus médicalisé et la prise en charge n’est pas la même que pour une grossesse simple. Oui le suivi est plus lourd, la grossesse plus intense. D’oû l’importance de s’entourer de professionnels à l’écoute. Tu as déjà pris conscience de toutes ses difficultés et différences, c’est déjà un grand pas.
    Si ton jumeau 1 va bien à la naissance, peut-être que le papa pourra le prendre en peau à peau en attendant le jumeau 2 ?
    J’espère que rédiger cet article t’aura fait du bien.

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  2. Après un accouchement compliqué pour mon aîné, une cesarienne d’urgence, je savais que pour mon bébé 2 c’était césarienne obligatoire.
    Je me suis dit que c’était pour notre santé à tous les deux, que c’était comme ça,
    Il y a 50 ans de ça, nous n’aurions pas survécus. Certes ce n’était pas des accouchements de rêve, mais le bonheur et la vie étaient au rdv.
    Il faut voir les bons côtés.
    Bon courage

    Aimé par 1 personne

  3. Perso, je trouve ton article intéressant et c’est toujours utile de vider son sac !

    Je peux comprendre tout ce qui te dérange à part le côté du peau à peau. Déjà dans Baby boom (source hautement scientifique!), il me semble que des mamans ont gardé leur premier bébé sur elle soit quelques minutes (avant de le passer au papa) soit pendant la seconde poussée. Donc faire du peau à peau peut être possible.
    Mais surtout car je trouve que le peau à peau est un peu trop idéalisé et qu’il y a plein de cas où le peau à peau n’est pas possible pour la maman (césarienne, problème pour le bébé…). Et je n’ai pas l’impression que le bébé s’en porte plus mal.
    Pour moi, j’ai vomi pendant 1h30 juste après l’accouchement ! Autant dire que le peau à peau, je l’ai fait pendant 1 min puis j’ai repris 2h après l’accouchement. En attendant le papa a adoré faire du peau à peau. Et moi je les ai trouvé tellement beaux que ca reste mon meilleur souvenir de l’accouchement.
    Je comprends que la perspective de ne pouvoir faire comme tes premiers accouchement puisse te paraître dur, culpabilisant… Mais tu pourras probablement vite faire du peau et ton mari en profitera aussi. Et tes bébés ne t’en voudront pas !

    Sinon, n’ayant eu que 2 écho pour ma grossesse, j’aurais adoré en avoir une tous les mois et voir mon petit grandir ! Pour ca je te trouve très chanceuse. (Mais je comprends ton ressenti..)

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  4. Comme je te comprends. Je pense que tu as quand même des atouts pour accepter cette grossesse qui ne se déroule pas comme idéalisée : tu es réaliste et bien informée, ce qui ne te feras pas tomber de haut si par exemple tu accouches un peu en avance ou si l’accouchement est compliqué. Vu la force mentale qui transparaît des récits de tes premiers accouchements, on dirait que tu sauras trouver le positif quelque soient les circonstances. Je suis curieuse de savoir comme tu t’organises : pour les vacances de tes enfants par exemple alors que toi même tu ne peux sans doute pas t’éloigner de chez toi, et surtout pour les 1eres semaines avec les jumeaux ? Les grands parents sont ils réquisitionnés ? une femme de ménage prévue ect? Je te souhaite bien du courage pour ces dernières semaines !

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  5. Qu’il est touchant ton article ! Cet adieu a l’accouchement idéal n’est pas forcément lié à une grossesse gémellaire. Après un premier accouchement par césarienne programmée, j’ai préparé l’arrivée de notre deuxième fille pour un accouchement voie basse, tétée d’accueil, peau à peau. Jusqu’au moment des poussées et pendant les 30 premières minutes j’y est crû. Et puis ça s’est compliquer et fini en césarienne en urgence avec un bébé coincé dans mon bassin… et tous mes rêves se sont envolés. C’est dur, je te comprend mais le plus important c’est que tout aille bien. Ne t’inquiète pas, tu aura le temps de d’adapter, de compenser ces besoins par d’autres choses. Je te souhaite de rencontrer des soignants à l’écoute qui puissent t’accompagner et te rassurer. Belle fin de grossesse.

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  6. Enceinte de ma deuxième libellule, je comprends pleinement ce deuil de la merveilleuse grossesse, qu’il m’a fallu faire dès ma première grossesse. Diabétique sous insuline depuis des années, je ne connaitrai jamais la plénitude de la femme enceinte qui peut s’autoriser un saladier de frites ou répondre à une envie subite de chocolat à 4h du matin. Je connais les dextros très réguliers et l’anticipation de l’index glycémique à chaque repas, que je me dois de fractionner. J’ai oublié ce qu’est un repas complet pris en une seule fois. Je ne mange pas forcément tous mes desserts, car c’est la glycémie qui me l’autorise ou non. Je fuis les vitrines des boulangeries et les parfums des cuisines, en prenant patience d’une nouvelle alimentation dans quelques mois, un retour à la normalité.
    J’ai subi (et je subis encore) cette pression de la prise de poids pas trop importante (« mais voyons Madame, il faut arreter de manger ! Pensez à votre bébé ! »), prise de poids qui sera quand meme importante car l’insuline modifie tout. Je me bats désormais contre les remarques débiles des gynécos qui culpabilisent en laissant croire que je suis déjà une mauvaise mère avant même que mon bébé ne soit là. Le diabète est une maladie particulière (et en plus j’ai contracté une forme rare ! alors les généralités ne sont pas pour moi).
    Je sais que mon accouchement sera médicalisé et qu’il sera par déclenchement, trois semaines avant terme. Le premier l’a été, je ne peux pas faire autrement. C’est le cadeau du diabète. Mais heureusement la bienveillance et l’humain des professionnels a pris le dessus pour gommer un peu les perfusions, les journées sans repas, les inquiétudes. Je vous souhaite de tomber sur une belle équipe qui trouvera une solution à vos craintes. Moi, ma plus grande peur est de transmettre ma maladie à mes filles. Ce n’est que l’avenir qui pourra m’apporter la réponse (mon diabete s’est déclenché à mes 20 ans). Je lache prise en me disant que, quoique la génétique décidera, j’aurai fait mon meilleur pendant la grossesse et après. L’amour prime.
    Ne vous focalisez pas trop sur le peau-à-peau immédiat : votre bébé ne vous en voudra absolument pas. Et peut-être qu’il sera porté par une adorable infirmière très à l’aise avec ces questions, car c’est une angoisse qui me semble naturelle et que d’autres mères ont du formuler. Je suis sure qu’une alternative réconfortante s’offrira à votre enfant.
    Je vous souhaite une belle et étincelante vie avec vos enfants. Dans cinq ans, dans dix ans, la grossesse deviendra un petit détail de la vie, un grain de sable rapidement recouvert par d’autres aventures. Soyez heureuse et transmettez votre bonheur de vivre à vos enfants 🙂

    Aimé par 2 personnes

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