Adieu troisième

Adieu Troisième

« Maman, quand on aura un bébé, on mettra mon siège au milieu de la voiture »

« Mais tu sais, Pierre, je ne pense pas que nous aurons encore un bébé »

« Pourquoi ? Tu ne veux pas ? »

L’idée du troisième nous occupe depuis longtemps : depuis la naissance du deuxième en gros. Les premiers temps, nos positions étaient à peu près claires : mon mari était pour, j’étais contre. Lorsque mon cadet a eu 18 mois, j ai commencé à y réfléchir plus sérieusement, à me laisser tenter. J’ai réfléchi alors à mes conditions pour en parler avec mon mari : je réclamais plus d’aide pour le quotidien (le linge, la cuisine…) et surtout, un appartement plus grand avec trois chambres d’enfants (puisque nous n’avions jamais réussi à faire dormir les deux grands ensembles). 

Depuis, nous avons déménagé et nous avions donc prévu de lancer les essais. Pourtant, à ce jour, nous ne l’avons toujours pas fait et mon acide folique prend la poussière… Il y a quelques mois, ce sujet a occasionné de telles tensions entre mon mari et moi que nous avons préféré le mettre en pause. La dernière fois que nous en avons parlé, c’était pour nous dire que nous n’aurions « sans doute pas » de troisième enfant.

Crédit photo : juan pablo rodriguez

J’admire (et j’envie) les couples pour lesquels tout semblait clair dès le début, qui ont été capables dès la naissance du deuxième de dire, et d’écrire même parfois dans leur faire-part : « Ça y est ! Notre famille est au complet ». Je ne ressens pas cet accomplissement : au fond, j’avais toujours rêvé, moi aussi, avoir trois enfants à l’arrière de la voiture. Mais ce rêve colle trop mal à notre réalité.

Dans six mois, j’aurai 38 ans. Ma gynécologue m’avait dit : « Avant, c’est mieux ». Je connais les risques qui augmentent et je suis terrorisée à l’idée d’avoir un enfant handicapé. Et puis je me demande si j’ai encore la force, physiquement, d’assumer un nouveau-né. Mine de rien oui, je vieillis, et mon âge apporte une autre dimension : j’ai envie de profiter de la vie, maintenant, et autrement qu’en me réfugiant dans la maternité. 

Nous avons un plus grand appartement, c’était ma première condition. Mais j’avais aussi évoqué le partage des tâches ménagères. Or, sur ce sujet, j’ai peu d’espoir de voir les choses changer : le travail de mon mari l’accapare trop pour qu’il puisse vraiment faire sa part. Si nous avons un troisième enfant, je devrai gérer ses activités, ses humeurs, son linge et ses repas comme ceux de ses frères. J’ai peur de ne plus avoir de temps pour rien d’autre, de n’y prendre aucun plaisir, de m’épuiser. Notre famille vit trop loin, nous n’avons aucune aide. Nous pourrions avoir recours à des nounous, femmes de ménage et autres aides ménagères. Mais je ne m’y résous pas vraiment, et puis ça a un coût.

Nous sortons tout juste, pas encore, mais bientôt, de la petite enfance. J’ai adoré avoir des bébés, les cajoler, les materner. J’ai un pincement au cœur, pire, une tenaille dans le ventre à me dire que je n’en aurai plus jamais, que c’est fini, définitivement. Mais quand j’y réfléchis vraiment, je me rends compte que ce n’est pas d’un troisième enfant dont je rêve : c’est plutôt de remonter le temps, de retrouver ceux qui ont été mes bébés et sont déjà devenus des garçons.  

Et puis je vais vous faire une confidence : je suis plus à l’aise avec un enfant qu’avec deux, alors il est peu probable qu’en avoir trois soit fait pour moi. 

Je ne suis pas transie d’émotion devant la relation fraternelle de mes fils. Ils s’aiment, oui, s’entraident souvent, jouent ensemble la plupart du temps. Mais j’observe aussi l’autre face de cette pièce : la jalousie, les comparaisons, la peur de ne pas être le « préféré ». Je supporte mal leurs disputes et préfère souvent leur consacrer du temps séparément. 

J’ai adoré mon premier congé parental, tout ce temps à consacrer à mon premier bébé, à m’émerveiller devant chacun de ses progrès, à m’informer sur chaque étape. Je me consolais du temps qui passait en songeant déjà au deuxième, en me disant : « J’aurai la chance de revivre ça encore une fois ! ». Mais je n’ai pas vécu mon second congé parental de la même façon. Je devais emmener mon aîné tous les matins au jardin d’enfants, aller le chercher vers 15h30, les têtes-à-têtes avec mon deuxième étaient donc peu nombreux. Et puis mon cadet n’a jamais eu qu’une seule idée en tête : faire comme son frère. Il ne s’est jamais intéressé aux hochets que j’avais amoureusement choisis pour lui, n’a presque jamais mangé de purée non plus, a sauté de sa poussette dès qu’il a pu… J’ai eu l’impression de le voir filer comme une fusée pour devenir aussi grand que son frère. Moi qui rêvais de fusion et de maternage ! Je lis souvent que les troisièmes se font « tout seuls », j’imagine que les parents ont encore moins de temps à leur consacrer, et que l’envie de grandir de ces bébés est encore plus forte. Mais ce n’est pas ce qui me plaît à moi dans la maternité. 

J’ai déjà vu des blogueuses faire leurs adieux à la petite enfance pour annoncer une grossesse quelques mois plus tard, déjà croisé beaucoup de femmes qui ont changé d’avis sur le sujet du petit dernier. Je ne peux pas prédire ce qu’il en sera pour moi. Je sais seulement qu’il me reste peu de temps pour changer d’avis, que pour le moment je sens simplement cette idée s’éloigner, et que je ressens à la fois un peu de tristesse, et une libération.


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11 commentaires sur “Adieu troisième

  1. Bonjour,
    Merci pour ce très beau texte qui me fait beaucoup de bien. Suite à notre troisième fausse couche, nous décidons aussi de ne pas nous acharner, d’être heureux avec les trois enfants que nous avons déjà et de leur donner le meilleur. C’est le choix de la raison, de la tête, mais c’est aussi le choix de l’amour pour ceux qui sont déjà là, et qui n’auront plus à supporter l’immense fatigue de maman. Profitez bien de votre famille, c’est la vôtre, elle est unique et belle.

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  2. Merci pour cet article, j’aime beaucoup ton écriture, juste, subtile, qui montre combien la vie, les relations avec les autres, nos désirs sont complexes. Je pense que la période la plus difficile est celle où tu commences à entrer (mais effectivement, tu as encore quelques années devant toi), qui est le point de bascule, celui où tu entrevois la porte qu’il faudra un jour refermer. Et celui d’où l’on contemple, en se retournant, un temps qui ne sera plus jamais, celui tellement magique de la toute petite enfance. Ce sentiment douloureux peut sûrement donner envie à certaines, celles qui le peuvent, de recommencer. Mais, cette étape sera de toute façon à franchir un jour ou l’autre.
    Et pour moi qui n’ai qu’un enfant (mais quel enfant! je déteste ce « que » restrictif, mais je ne sais pas comment le dire autrement!), tu n’imagine pas le réconfort que tu m’apportes en écrivant qu’avec un, c’est bien aussi, et que tout n’est pas toujours idyllique dans les relations fraternelles. J’ai eu mon fils tard (39 ans) après 6 ans de PMA. La possibilité d’un 2ème est définitivement derrière moi. Et il ne passe pas un seul jour sans que je me torture avec cette idée : « qu’ai-je fait à mon enfant, qui n’aura pas de fratrie! ». Et quand j’essaie de voir les choses plus positivement – j’essaie toujours en fait, puisque je sais que c’est ce que j’ai de mieux à faire pour lui, le vivre bien moi-même – j’ai parfois l’impression que la souffrance et la culpabilité que je ressens sont peut-être en partie dues à l’idéalisation de la fratrie sur les réseaux sociaux (comme c’est le cas pour le couple d’ailleurs…). Car pour l’instant, mon fils de 6 ans semble le plus heureux des petits garçons, et moi je me sens maman à 100%.
    Bref,merci.

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    1. Bonjour, je me permets de rebondir à votre commentaire. Je suis maman d’un petit garçon de 4 ans qui sera enfant unique. Pourtant contrairement à vous, je n’ai « que » 34 ans et j’ai eu mon fils sans souci naturellement au bout de 3 cycles. Je ne veux tout simplement pas de 2ème enfant… je m’en sens complètement incapable. J’aime mon fils plus que tout mais je ne m’épanouie pas non plus que dans ma maternité, j’ai un travail prenant (comme le papa), des envies et je ressens au plus profond de moi qu’un 2ème me rendrait malheureuse. Je me prend énormément de réflexion sur le fait que je prive mon fils d’une fratrie. Je m’insurge à chaque fois qu’on me sort cet argument comme si le 2ème n’était finalement conçu que pour amuser le premier. Pour moi chaque enfant doit être désiré à part entière. De plus, je suis convaincue qu’un enfant a plus besoin d’avoir dans son entourage 2 parents heureux, ensemble qu’un frère ou une sœur… nous sommes enfant unique également avec mon mari, absolument pas traumatisé et nous avons pu nous construire une belle vie épanouie. Notre fils, comme le votre, est un adorable petit bonhomme plein de vie qui est très sociable donc nous allons dans la bonne direction. J’espère que mon témoignage vous aidera. Merci.

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      1. Ah mais comme j’aurais pu écrire ce témoignage ! J’ai même eu le droit à l’argument « il sera tout seul pour s’occuper de ses parents âgés »!! Mais mieux vaut une maman épanouie avec un enfant que déprimée avec 2 ou plus…

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  3. Nous nous faisons partie de ces gens pour qui pensent « avec deux enfants la famille est complète ». Je n’ai que deux mains!.. Nous étions tous les deux des « enfants du milieu » dans deux fratries de 3 enfants et nous n’avions pas trop apprécié cette place, ça doit jouer un peu (même si tout le monde ne vit pas de la même manière cette « place » évidemment). Je t’admire en tout cas d’avoir su bien profiter de la partie nourrisson de tes deux enfants, car j’ai vraiment trouvé cette période dure et j’ai hate d’en être « quitte » ahah Je te souhaite d’être appaisée avec ta décision qu’elle qu’elle soit!

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  4. Bonjour
    Merci pour cet article très honnête, en espérant que vous trouviez de l’apaisement une fois votre décision prise.
    De notre côté, déjà deux enfants et un troisième en cours de fabrication. La décision du troisième a été très difficile à prendre. L’envie viscérale était là, surtout pour moi il faut le dire, mais nous nous sommes posés beaucoup de questions, que ce soit au niveau logistique ( augmentation des taches ménagères, pousser les murs pour lui faire de la place, voiture à changer, accorder assez de temps à chaque enfant mais aussi à son couple et à soi même…), économique, environnemental (changement climatique, …). Finalement nous avons opté pour le choix du cœur, absolument pas raisonnable, mais un choix de couple assumé.

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  5. Je me retrouve beaucoup dans toutes les choses qui font que je en veux pas d’un troisième enfant. Vu que j’envisage très sérieusement la contraception définitive, je pense que ma décision est vraiment actée maintenant. Après j’avoue ne pas trop aimé la période nourrissons, cela doit sans doute jouer dans ma vision des choses, ça plus le fait que j’ai trouvé ma seconde grossesse bien plus fatiguante que la première et que j’ai encore du mal à m’en remettre !
    Merci pour ton honnêteté et ta franchise.

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  6. Comme je te comprends! Pour moi aussi, l’idée d’un 3e est un désir profond dont je dois apprendre à faire le deuil. Bizarre d’ailleurs, au début de notre relation c’était plutôt mon mari qui avait envie d’une famille « nombreuse », et pas moi. Je ne sais pas si c’est la peur de voir cette période de ma vie (la maternité, donc la jeunesse) s’éloigner, si c’est l’envie d’avoir un petit garçon, ou simplement le désir de donner la vie? Mon mari a mille argument rationnels et indéniables: l’organisation familiale, les nuits hachées, les couches, le rythme et les loisirs (forcément, un bébé dicte ses horaires à la famille: plus compliqué d’aller ciné ou au resto avec un bébé). Il a raison en fait. Mais c’est un deuil à faire. Courage à toi

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  7. Très bel article qui touche un point sensible chez moi.
    Mon mari et moi avons toujours voulu avoir « deux ou trois enfants », et petit à petit le « deux » semble s’imposer, pour de nombreuses raisons.
    Il y a encore peu, j’y étais totalement résolue (il faut dire que nous étions en plein « quatrième trimestre de grossesse », une période que je trouve personnellement difficile, et encore plus finalement quand ce n’est pas le premier !). Aujourd’hui, alors que ma cadette n’a que trois mois, je sens déjà que ma conviction n’est plus si forte.
    Bref, comme toi je risque bien d’être tiraillée entre divers arguments du cœur, du corps, de la raison – surtout que, biologiquement, je suis encore loin de l’âge où la porte se ferme pour de bon…
    En fait je crois que je cultiverai toujours une sorte de fascination pour les grandes tribus, mais cela ne signifie pas forcément que mon chemin sera celui-là…

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  8. Ma fille restera enfant « unique ». Le temps passe. on a raté le train…. Je m’y suis faite. Je voudrais aussi remonter le temps, cet enfant aurait été un ersatz de ma fille.

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