La tête dans le sable

La tête dans le sable

Il y a des femmes, des enfants, des familles, qui partent de chez eux avec juste une valise, qui traversent des routes, des mers, des frontières, sans savoir ce qu’ils mangeront ou où ils dormiront.

Il y a ces températures qui ne cessent de s’affoler, ces saisons qui sont déréglées, ces catastrophes naturelles qui semblent s’accumuler, qui frappent à notre porte parfois.

Il y a cette incertitude politique, entre démagos et fachos, entre arnaqueurs et manipulateurs.

Il y a cette inflation, cette flambée des prix, ce pari sur les monnaies et les réserves.

Il y a nos ressources qui s’amoindrissent, ces denrées qui sont plus chères, plus inaccessibles, plus rares. Ces pénuries qui nous empêchent de produire, de vendre et d’acheter.

Et il y a moi.

Que puis-je faire dans tout ça ?

Est-ce que je peux aider ? Héberger une famille, acheter plus responsable, éteindre mes lumières plus systématiquement ? Faire entendre ma voix en votant, ou en écrivant sur ce blog ?

Qu’est-ce que je peux faire, vraiment, pour apaiser ces souffrances, pour minimiser mon impact écologique, pour sensibiliser les gens autour de moi ?

Et qu’est-ce que je peux faire, égoïstement, pour moi, ma famille, pour le futur de mes filles ? Pour continuer à vivre la vie à laquelle je suis habituée, la vie que j’aime ?

Et si je fais quelque chose, est-ce vraiment utile ? Est-ce que je battis vraiment un monde meilleur en donnant des vêtements à des ukrainiens, en achetant local et seconde main, en prenant mon vélo ? C’est mieux que rien, mais je sais que ce n’est pas assez.

Et comme j’ignore ce qui serait assez, tout ce que je peux faire c’est me poser la question. Qu’est-ce que je peux faire ?

Je ne sais pas quoi faire, alors je fais la seule chose qui me permet d’avancer sans être bombardée d’angoisses : je mets la tête dans le sable.

Face à ces nouvelles anxiogènes, ces rapports alarmants, ces discours choquants, je décide de boucher mes yeux et mes oreilles.

Photo de Ketut Subiyanto provenant de Pexels

C’est égoïste. C’est un peu triste. C’est sans doute irresponsable. Mais je préfère éteindre ma télé, mon téléphone, mon journal, et continuer à vivre avec cette question au fond du crâne « qu’est-ce que je peux faire ? ».

La politique de l’autruche n’est pas viable à long terme, je le sais. Mais dans ma vie quotidienne, pour pouvoir respirer sans poids sur la poitrine, pour pouvoir répondre aux questions innocentes de ma fille sans être trop sombre, pour juste continuer à fonctionner, elle est nécessaire.

Tout est trop anxiogène, tout est trop alarmant. Chaque discours et raisonnement doit être pris avec des pincettes, analysé, pour tenter de démêler le vrai du faux. Honnêtement, c’est épuisant moralement. Alors je me préserve, j’ignore tout ce qui me fait peur, et ce qui m’inquiète, ce pour quoi je ne peux rien, là, maintenant, tout de suite. Au début, je ne le faisais pas consciemment, mais c’est maintenant de plus en plus systématique. J’évite les comptes d’information sur mon réseau social. Je ne cherche pas à en savoir plus sur le monde qui m’entoure, celui qui semble s’écrouler petit à petit. J’adapte mon quotidien à une flambée des prix, sans creuser sa cause profonde.

Je suis en admiration devant celles et ceux qui agissent. Qui choississent une cause et qui changent radicalement leur vie pour y adhérer. J’ai tenté le zéro déchet, mais les efforts produits dépassaient largement l’énergie que je pouvais y mettre. Alors je me contente de mettre les légumes du supermarché dans le sachet que j’ai amené. « C’est au moins ça », me dis-je, sachant pertinnement que ce n’est pas assez.

Je mets aussi la tête dans le sable face à mon sentiment de culpabilité. Je ne fais pas suffisamment, bien sûr, mais je fais du mieux que je le peux dans ma situation. Et égoïstement, je préfère ma tranquillité d’esprit à un combat que je pense perdu d’avance. Et au fur et à mesure, c’est de plus en plus simple d’ignorer et d’étouffer ma culpabilité. Ça m’inquiète, mais ça aussi, je l’ignore.

Le problème, c’est que beaucoup font comme moi. Et peut-être que si je montrais un peu plus l’exemple, à mes filles notamment, le monde changerait – un petit peu. Mais pour l’instant, c’est impossible, j’ai la tête dans le sable.

15 commentaires sur “La tête dans le sable

  1. J’adhère complètement à ce point de vue et j’ajoute un point : quand on se consacre entièrement à une cause, on ne peut rien pour les autres. Que faire pour que mon action ait un impact global ?

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  2. Pour ma part après une grosse crise d’angoisse il y a quelques années j’ai pris le parti inverse. Je préfère me sentir actrice que victime. Je préfère agir et contrôler (même peu) que de laisser faire et me sentir impuissante. Alors forcément on ne peut pas tous être de tous les combats. J’ai choisi les miens. Et même si ça prends du temps et qu’on se sent seul, j’ai remarqué des changements dans mon entourage depuis 5 ans, notamment sur leur consommation. (Il faut dire que je n’y vais pas avec le dos de la cuillère quand je les vois et que je leur fais des remarques ^^).
    Par contre une chose est certaine, on ne pourra pas continuer notre mode de vie actuel indéfiniment. Je suis persuadée qu’on va devoir se restreindre sur beaucoup de choses dans les années à venir (déplacement, alimentation…) donc pour ma part je préfère déjà me renseigner pour trouver des alternatives car ça va finir par arriver et mentalement je préfère être prête.

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    1. Bravo à toi ! Comme dit dans mon article, j’admire cette prise en main. Je pense comme toi, que notre mode de vie va beaucoup changer dans le futur. Et je pense (j’espère) que je ne suis pas loin de sauter le pas et m’investir plus activement… Notamment grâce à des gens comme toi qui montrent l’exemple!

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  3. On a tous nos limites.
    On a tous nos propres combats à mener.
    Et il faut de tout pour faire un monde.
    Il y a ceux qui embrassent des causes et qui luttent avec acharnement pour les faire avancer. Parce qu’ils en on la force, l’énergie, le courage ou qu’ils ont simplement les épaules assez larges pour le faire. Et c’est bien. Et ils méritent notre soutien et notre admiration.
    Mais ça ne doit pas nous faire culpabiliser pour autant.
    Nous en faisons moins qu’eux, et alors ? Nous sommes des êtres humains différents, c’est tout. Pas moins biens, pas moins bons, pas moins inquiets. Simplement différents, avec des limites et des capacités différentes. Et quand nous décidons de préserver nos forces, nos énergies, nos capacités au service d’autres combats (la préservations immédiate de nos enfants, par exemple), ce n’est pas moins courageux. L’essentiel c’est de faire le maximum de ce que nous POUVONS faire. Tout le monde ne peux pas pratiquer le zéro déchet ; tout le monde ne peux pas faire ses cosmétiques ou ses produits ménager soi-même ; tout le monde ne peux pas accueillir des familles en exils… la liste pourrait être longue.

    Savoir dire stop à certaines infos ou en limiter le nombre ou la fréquence, ce n’est pas se mettre la tête dans le sable, c’est juste savoir doser.

    Savoir qu’il y a une guerre et que des gens souffrent, c’est déjà suffisant. S’entendre dire à quel point et se prendre une douche de détails lugubres tous les jours, c’est juste trop. D’abord parce qu’ils ne souffrirons pas moins, ensuite parce que, au final, ça fini par saper notre moral et que ce n’est pas parce des gens souffrent quelque part dans le monde qu’il faut qu’on souffre aussi.
    Quid de l’écologie ? On le sait, on nous l’a dit, dit, et redit, le monde va mal. Mais, ce n’est pas parce qu’on va nous le répéter encore, encore et encore que ça va aller mieux. Il ne sert à rien de prêcher à des convaincus qui prennent déjà, à leur façon – selon leur rythme de vie, leurs besoins ou encore ce qu’ils peuvent faire – des mesures visant, sinon à améliorer les choses, au moins à ne pas les aggraver. Qu’on continue d’en parler dans les médias pour essayer de convaincre ceux qui ne le sont pas encore, c’est bien. Il faut le faire. Mais il n’est pas nécessaire de nourrir un sentiment de culpabilité déjà bien ancré dans nos coeurs en s’imposant de regarder et écouter le moindre reportage sur le sujet. Encore une fois, culpabiliser, ce n’est pas ça qui arrangera les choses.

    Alors, la limite elle est où ? A partir de quel moment commence-t-on à en faire « suffisamment » ? J’aurais tendance à dire que la réponse est personnelle. Toutefois, j’aurais également tendance à dire que, sans chercher à se dédouaner de quoi que ce soit, on en fait assez lorsque on agit autant que cela nous est possible sans que ça commence à nous nuire.

    Alors, ne culpabilise pas. Continue de faire de ton mieux. Continue de préserver tes enfants. Continue de te préserver.

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    1. Je suis entièrement d’accord, et le commentaire d’Arteliseaz est tellement bien écrit que je ne rajouterai pas grand chose.
      Ca fait 2 ans, à cause de la crise du Covid, que je limite les sources d’infos (toutes) pour éviter de devenir folle à cause des dramatiques sujets dont on est bombardés. Je ne suis pas ignorante pour autant, j’écoute un bulletin régulièrement, je creuse avec des articles de fonds plutôt que des titres racoleurs si un sujet m’interpelle, et surtout, je prépare ce que je veux transmettre à mon fils et mon bébé à naître.
      On servira d’exemple, certes, mais on pourra aussi discuter, avec les sources d’infos dont disposeront les enfants (école, bibli, copains) et évoluer avec eux sur les sujets (notamment en terme d’écologie), et en faire des citoyens éclairés. Je pense que c’est ce que tu fais aussi, Baba, même si parfois on se sent dépassée par l’avalanche de mauvaises et culpabilisantes nouvelles.

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    2. Merci pour ce magnifique commentaire ! Tu as tout à fait saisi ce dont je parlais, et ta réponse me fait du bien. Parce que oui, souvent, je culpabilise, mais comme tu le dis si bien, je sais que je fais de mon mieux. Et parfois je souffre que « mon mieux » est peut-être un peu loin de ce que je voudrais qu’il soit, mais « mon mieux » implique aussi mon bien-être et c’est au final ce qui doit compter le plus pour moi et ma famille.

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  4. Je vois très bien ce dont tu parles!.. Pour ma part j’essaie de me concentrer sur les petites choses que je fais, même si elles sont loin d’être parfaites ni de « suffir », c’est important de se dire qu’on met sa petite pierre à l’édifice global. J’ai aussi tenté la route du 100%végan et celle du zéro déchet et ça s’est terminés par deux échecs qui m’ont causé un grand découragement et une grande souffrance de ne « pas être à la hauteur ». Alors aujourd’hui je ne regarde que les choses que j’arrive à faire et j’essaye de me mettre moins la pression. Le mot d’ordre : on n’a pas besoin de 1 milion de citoyen zéro déchet végan décroissants, on a besoin de 1 miliard de gens qui font des efforts. Voilà mes exemples hyper atteignables « garantie pas de sentiment d’échec »: faire un don à une grande ONG pour aider les civils en Ukraine (c’est ce qui est le plus efficace – il y a plus besoin d’argent que de « choses »), manger végétalien 5 jours/semaine, emporter mes sacs de légumes au supermarché ;-), priviliégier le vrac-le bio-le local-l’équitable quand c’est possible (et si le produit répond à un seul de ces 4 critères c’est déjà bien!), diminuer au super-maximum ma consommation de nouvelles « choses » (habits, cosmétiques, objets.. => chose hyper facile à faire et avec un impact énorme quand on regarde l’impact écologique de la production des choses neuves), garder dans mon sac/ma poche les petits déchets de la journée pour les trier dans mes poubelles à moi le soir (et éviter ainsi que ça parte dans la poubelle noire du bureau/du square). Arrêter complètement d’utiliser la voiture (sauf extreme urgence style médicale) – par contre je prends encore l’avion lorsque le train n’est pas faisable, mais j’achete des certificats verts pour compenser les émissions (merci de ne pas m’attaquer dans les commentaires s’il vous plait ^^ je sais ne pas être parfaite : cf mon intro!)

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      1. tu peux voir comment ça marche sur ce site : https://market.southpole.com/?utm_source=sp-website&utm_medium=referral&utm_campaign=compensate&utm_
        L’idée est de calculer le nombre de tones de carbone créées par ton voyage puis de financer un projet de réduction des émissions en leur donnant l’argent nécessaire pour réduire/capter le même nombre de tones de carbone que ce que tu as toi même « créé » par ton voyage en avion. On est d’accord que c’est bien mieux de ne pas prendre l’avion du tout mais une fois de plus : c’est déjà ça! 🙂

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  5. Merci pour cet article qui résonne beaucoup avec mes questionnements et la morosité ambiante. Je suis tout à fait d’accord avec votre point de vue aussi. Cette ambivalence entre réaliser que ca va mal, vouloir faire quelque chose mais en meme temps savoir pertinement que tout ce qu’on fera n’aura que peu d’impact est lourde psychologiquement. Je me demande souvent aussi si cette réalisation du monde qui nous entoure et des ses failles est un passage obligé de l’age adulte, si nos aïeux sont passés par la meme chose. Est-ce qu’on y est plus enclins car nous avons accès à toutes les nouvelles en temps réel ? Ou est-ce que le passé allait « mieux » (je parle surtout de la génération de nos parents, pour nos grand-parents qui ont connu la / les guerres, c’est une autre histoire… ).

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    1. Je pense que les crises de nos aïeux étaient plus locales. Oui, pour moi, prendre conscience du monde qui nous entoure et de ses failles fait partie du passage à l’âge adulte. Mais pour nos parents, cette réalisation et les actions conséquentes semblent plus concrètes. Ils voyaient un problème, là devant eux, et ils tentaient de le régler. Parfois je suis jalouse de l’optimiste de leur génération: ma mère a brulé des soutifs pour soutenir la cause féminine, mon père manifestait contre la guerre du Vietnam… Maintenant, avec toutes les nouvelles en temps réelles et un monde globalement connecté, je pense (en tout cas c’est mon ressenti perso) qu’on se rend mieux compte de l’immensité et la complexité de notre monde, et c’est difficile, en tant qu’individu, de se dire qu’on a un impact.

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  6. Mon mari me reproche justement régulièrement de mettre des œillères et la tête dans le sable alors que plus rien ne sera comme avant (avant quoi ? je ne sais pas) et qu’il faut se préparer à souffrir, encore plus que ce qu’on imagine. Alors lui ça l’aide à se mettre en action pour notre potager, les poules, des stocks, apprendre des choses utiles mais moi ça me plombe, j’ai envie de vivre pas de survivre (du moins pas avant que la question se pose vraiment).
    Je crois qu’il y a aussi une part de différence hommes / femmes : il se sens responsable de la survie physique de notre famille alors que je me sens responsable du bien-être psychologique de mes enfants (et clairement je n’ai pas envie qu’elles entendent tous les jours que le monde est pourri, que tout va s’effondrer, qu’elles ne verront peut-être jamais l’âge adulte et nous la vieillesse).

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    1. C’est étrange cette différence de réaction entre toi et ton mari. (mon mari à moi me dit que je m’inquiète trop, donc du coup ca n’aide pas à sortir la tête du sable!)Peut-être que comme Lola, il a besoin de se sentir actif et aux contrôles (qui est aussi une caractéristique plutôt masculine). Après si lui se sent mieux comme ca et que ca ne te plombe pas trop, c’est un bon équilibre qui me semble intéressant: un qui prévoit et s’inquiète, l’autre qui calme et apaise…

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  7. Il paraît que la meilleure solution contre l’angoisse c’est l’action. Tu peux rejoindre une asso pour te sentir plus encouragée et soulagée? de préférence une asso locale où tu vois directement l’impact de tes actions, comme une AMAP, l’antenne FNE de ta région, ou FRAPNA, ou autre… ça n’est pas parce que ça ne sauvera (peut-être pas) la planète qu’on ne se sent pas mieux en ne subissant pas. L’angoisse vient de la sensation de se sentir acculée. Et puis rien n’est perdu encore, on ne sait pas comment les choses vont se passer et tant qu’on ne sait pas, on essaie! 🙂 Et j’ajouterais que vivre en cohérence avec ses principes, ça fait se sentir mieux (et ça n’implique pas que tu fasses du 0 déchet à fond). Signée: une grande climato-anxieuse. ps: des bisous. Tu fais déjà beaucoup je suis sûre

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