Travailler de nuit, une ambiance particuliere

Travailler de nuit, une ambiance particulière

Je suis assistante sociale, métier que l’on exerce généralement, sur des horaires dites de bureau. Et pourtant, en tant que travailleur social, on peut être amené à travailler de nuit : lors de maraudes par exemple avec le Samu Social, ou comme ce fut mon cas, lors d’astreintes en entreprise.

travail nuit
Credit Photo : Pixabay

En acceptant un poste d’assistante sociale en entreprise, je n’aurai pas imaginé me retrouver un jour à travailler de nuit. Quand ma responsable a évoqué cela avec moi, lors de l’entretien d’embauche, j’ai été très étonnée et surtout très curieuse de voir comment cela allait se passer. En effet, la plupart des partenaires avec lesquels je travaille, ne sont pas joignables après 18h, et donc encore moins la nuit. Je me suis laissée tenter par cette expérience que je te livre aujourd’hui.

Tout d’abord, je voudrais te parler de l’ambiance, car c’est ce qui m’a le plus marquée. Pendant un an, j’ai travaillé de nuit, après ma journée habituelle de travail (oups, oui tu as bien lu… On était limite au niveau du droit du travail, de la légalité tout-ça-tout-ça, mais ce n’est pas le sujet ici), de 21h à 1h du matin. Pourquoi ? Pour tenir une permanence auprès des salariés d’une entreprise qui fonctionnait en 3×8 et qui commençaient à 21h et terminaient à 5h du matin. Et dès le départ, j’ai compris qu’il y aurait cette ambiance différente, particulière. Cela commençait dès la sortie de mon domicile. Je partais de la maison à 20h, quand mes enfants s’endormaient avec leur papa. Les routes étaient désertes, contrairement au matin, où j’empruntais ce même itinéraire mais avec trois fois plus de trafic et de ralentissements. J’arrivais donc en même temps que l’équipe de nuit, et là aussi, c’était différent. Je me rappelle que j’avais une immense passerelle à traverser pour rejoindre mon bureau. Tout le monde empruntait cette passerelle. Les salariés se rendaient dans le même bâtiment que moi, pour se changer et pointer. Contrairement à la journée, sur cette passerelle, il y avait le silence, que seuls nos pas venaient briser. Parfois quelques sifflements de salariés. De temps en temps des rires, entre deux collègues qui ont fait du co-voiturage. Avec l’obscurité, je me croyais parfois dans un film, un polar (de TF1), et je marchais vite, la tête baissée, fonçant droit devant moi sans (jamais) me retourner. Et une fois dans le bâtiment, un autre monde s’ouvrait à moi. J’y trouvais des salariés souriants, toujours à rigoler, plaisanter, chantonner, siffler, danser. Il y avait tellement d’enthousiasme, de joie de vivre. C’était impressionnant et cela contrastait tellement avec les équipes de journée. De quoi me mettre de bonne humeur et me donner la motivation pour les quatre heures qu’il fallait que je tienne, éveillée, dans un sordide bureau sans fenêtre.

Et puis, le silence. Une fois tout le monde en poste, je n’entendais plus un bruit. J’étais seule, dans mon placard amélioré, et je n’entendais que de temps en temps une porte claquer, ou le sifflement du gardien qui faisait sa ronde. Parfois, je laissais le silence et je restais dans cette ambiance, n’entendant alors que le tapotement de mes touches de clavier ; mais je dois avouer que très souvent, je mettais de la musique, ou un podcast, pour meubler ce silence qui devenait trop envahissant. Je profitais alors de ce temps, pour avancer dans certaines démarches que je n’avais pas le temps de faire la journée. Je répondais à des mails, je me mettais à jour. J’avais l’impression que tout était au ralenti, comme une parenthèse. J’attendais les salariés. Certains prenaient RDV, d’autres venaient à l’improviste. En travaillant de nuit, je perdais toute notion de temps. J’étais incapable de dire si je venais de passer une heure ou 10 minutes avec un salarié. Le temps était comme suspendu, étirable à l’infini. Parfois, je trouvais aussi ce temps long, bien trop long, car personne ne venait. J’ai découvert, au fur et à mesure, que les salariés travaillant de nuit, préféraient venir sur les permanences de journée. D’un côté, cela m’arrangeait car à 23h50, il est impossible de joindre la DRH de l’entreprise, la CPAM ou la médecine du travail. J’étais souvent bloquée dans mes démarches et je devais au final les faire en journée, ce qui me rajoutait donc du travail à ma charge journalière !

Mais quand un salarié passait le seuil de mon bureau, là aussi, c’était différent de la journée. Au delà du temps suspendu, je trouvais à chaque fois des histoires de vie vraiment particulières. Leurs récits me touchaient tellement. Je sentais la vulnérabilité, la fragilité de leurs situations. Galères, débrouille… Solitude, précarité… Ces travailleurs de nuit ont marqué ma vie d’assistante sociale. Ils faisaient pourtant le même job que leur collègue de jour, mais leur situation était tellement différente. Il y avait cette mère de famille, solo, qui tentait par tous les moyens de joindre les deux bouts pour élever ses 2 enfants, sans pension alimentaire du père, aux abonnés absents, et qui jouait à l’équilibriste pour organiser la garde de ses enfants chaque nuit. Un coup sa mère, un coup sa meilleure amie, un coup sa voisine… Elle ne se plaignait jamais. Et puis, il y avait ce jeune homme de 23 ans, en CDI pourtant depuis 3 ans, et qui n’avait pas de logement. C’est pour ça qu’il bossait de nuit, car la journée, il dormait dans différents lieux publics. Il attendait depuis tout ce temps un logement social, un studio même de 9m², juste un toit sur sa tête… sans broncher. Il y avait cet employé, qui attendait que sa femme et son bébé de 2 mois, retenus dans un pays en guerre civile, le rejoignent pour enfin vivre la vie de famille dont il avait toujours rêvé. Et cette femme, victime de violences conjugales de la part de son ex-mari, qui a tout plaqué pour repartir de zéro et voulant se reconvertir en tant qu’auxiliaire de puériculture. Leurs récits ont bercé mes nuits d’assistante sociale et je ne les oublierai jamais.

J’ai travaillé de nuit pendant un an. C’est une expérience que j’ai aimé vivre, toutefois, je n’aurai pas fait cela tout le temps. Parce que c’était trop ponctuel et que je n’arrivais pas à tenir le rythme, surtout avec trois enfants en bas âge. Parce que même si j’ai fait de belles rencontres, je me suis aussi retrouvée trop souvent seule en permanence, et qu’il n’y a rien de pire que l’ennui sur son lieu de travail, surtout à minuit. Avant de quitter mon poste pour celui que j’occupe actuellement, j’avais pu aborder cela avec ma responsable de secteur, en lui expliquant que ce temps de permanence serait plus pertinent en journée…

Cette expérience m’a fait penser à l’hôpital, de nuit. J’ai toujours trouvé l’ambiance d’un hôpital, la nuit, totalement différente de la journée. Pour avoir été plusieurs fois aux urgences en pleine nuit, ou lors d’hospitalisations (il y a 4 ans d’ailleurs… pendant ma grossesse… pour une maladie mystérieuse). J’ai toujours aimé cette ambiance by night dans les couloirs du service… Entendre à la fois le silence et l’activité des soignants…

Et toi, tu travailles en horaire atypique ? Tu le vis comment ?

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