Quand on achète… une entreprise : 2, la prise de décision et les montagnes russes
Dans ma dernière chronique (qui date un peu, je suis désolée), je t’avais laissée juste au moment où Paul laissait un message sur le répondeur du propriétaire du commerce à vendre, avant de partir en vacances.
L’entretien qui a tout changé
Le titre du paragraphe spoile la suite, mais à notre retour de congés, sans aucune nouvelles, Paul rappelle le propriétaire en désespoir du cause, pour fermer officiellement le chapitre. Tu te doutes bien qu’il n’a pas été fermé du tout. Il apprend ainsi qu’il y a un projet de reprise autre, mais qu’il n’est pas garanti du tout, qu’en effet les murs ne sont pas à vendre, et que le fond de commerce serait cédé pour 1€ symbolique. En d’autres termes, à la fin de l’entretien, le prix initial de vente a été divisé par 10, et le projet devient bien plus accessible que prévu, puisque Paul ne rachèterait que les stocks du commerce, qui entame une période de liquidation des stocks en prévision soit de la fermeture annoncée, soit de la vente possible.
Ce soir là, quand je suis rentrée prête à l’entendre me dire qu’il allait reprendre sérieusement les recherches d’emploi, j’ai découvert qu’en fait, son projet entrepreneurial était sur la rampe de lancement : il devait recevoir les chiffres mensuels des trois années précédentes, et prendre la décision de continuer ou non l’aventure sous 3 jours.
La décision… et l’entrée dans un manège à sensations
Pour être honnête, les chiffres n’étaient pas extraordinaires, au point que lors de leur réception, Paul a passé la soirée dessus, et m’a dit qu’il n’était vraiment pas sûr de racheter : derrière l’image d’une entreprise solidement implantée et rentable, se cachait en fait des fluctuations de résultat assez étonnantes. Premier creux de la vague, je m’étais déjà projetée, me revoilà dans l’incertitude. Le lendemain, Paul avait donc rendez-vous avec un cabinet d’expertise comptable et assistance à la reprise d’entreprise pour étudier le dossier. Les chiffres ont pu s’expliquer : certes, le marché culturel n’est pas le plus porteur qui soit, mais il y a des leviers d’économies possibles, en rationnalisant les implantations, en travaillant sur le recours intempestifs aux CDD et à l’interim, en mettant en place un vrai plan d’animation commercial… Le soir-même, Paul avait un chiffrage estimatif dans sa boîte mail, et appelait le propriétaire du commerce : il entrait officiellement dans la course. Remontée du chariot sur le manège, pour le moment tout va mieux.
Je te parlerai de la recherche de financements dans une autre chronique, mais tu verras que là aussi, jusqu’au bout, j’ai bien cru qu’on ne s’en sortirait pas. Cela étant, l’un des éléments qui a pas mal joué dans les montagnes russes émotionnelles que nous avons vécu tenait du contexte politique dans lequel nous étions en début d’année. L’annonce de la fermeture d’un commerce culturel de proximité historique, dans une ville dans laquelle la culture est un vrai sujet, 2 mois avant les élections municipales, a fait se transformer ce qui aurait pu être une simple cession d’entreprise en enjeu politique municipal.

Ainsi, après avoir monté son projet avec le cabinet d’expertise comptable, travaillé avec le propriétaire du commerce, exposé son plan pour les 3 ans à venir à la CCI, Paul a également du montrer patte blanche à la communauté de communes, puis à la mairie de la ville dans laquelle se situe le commerce en question. Et quand je dis montrer patte blanche, c’est allé très loin, puisqu’il a présenté son projet à plusieurs reprises aux différentes acteurs, puis, d’une façon assez mystérieuse, certains ont fait courir le bruit que le projet de reprise était soutenu par des fonds d’extrême droite, et que le commerce allait changer du tout au tout. La mairie, qui devait s’occuper de racheter les murs, a dit qu’en conséquence elle se retirait du projet. Paul a dû repasser un entretien auprès de la communauté de communes pour les rassurer, prouver sa bonne foi et ses intentions, et comme les rumeurs (sans fondement) persistaient et ont même été relayées dans un journal local, c’est le propriétaire actuel du commerce qui en a eu assez et a écrit au maire, au président de la communauté de communes, et à la presse, pour leur demander de cesser de faire courir des rumeurs nauséabondes et de les laisser travailler en paix.
Mon chariot continue de monter, de descendre, comme lancé à pleine vitesse sur un manège. Malgré tout, à côté de nous, il y a 4 enfants, trop jeunes pour tout saisir, trop âgés pour qu’on leur cache tout, et il bien fallu que nous accompagnions nos angoisses et les leurs pendant les 6 mois de préparation et mise en œuvre du projet.
Je m’arrête là pour les montagnes russes, tu auras bien compris que ce n’était clairement pas un projet de tout repos, au point que j’ai fini par dire à Paul que je pouvais porter beaucoup de choses, mais qu’à partir de maintenant je ne voulais plus m’occuper de la partie financière tant qu’elle n’était pas assurée, cela me causait beaucoup trop d’angoisses.
