Ma vie dans un camion

Ma vie dans un camion

J’ai toujours vécu entre deux camions, vidant l’un pour remplir l’autre peu de temps après. 

Arrivée, un logement, déménagement, nouveau logement, déménagement, et c’est reparti. J’ai rapidement appris à trier, à ranger les souvenirs que je souhaitais conserver dans des cartons, à me séparer des autres, et à mettre le tout dans un camion. Ne t’attache pas trop, c’est si dur de se détacher. J’ai appris aussi à organiser un déménagement : code couleur, liste des cartons, pas d’objets précieux ni de noms de code, simplement des cartons numérotés et la liste de leur contenu dans un petit carnet accessible dans la voiture qui emporte les objets précieux, les valises et l’aspirateur (pour le dernier coup de propre avant le grand départ). 

Je déteste ça. Ranger ma vie dans des cartons, les cartons dans un camion, et m’arracher une fois de plus à ceux que j’ai côtoyés trop peu de temps pour apprendre à bien les connaître. Trier les souvenirs : ceux que je veux garder, ceux qui prennent trop de place, ceux que je dois choisir de laisser derrière moi. Ce livre ? Pas terrible, mais il a été le témoin d’une belle amitié. Ces vêtements d’enfant ? La famille est-elle vraiment complète ? Ces cartes postales ? Je ne les lis plus, certes, mais elles contiennent de si précieux souvenirs, faut-il vraiment m’en séparer ? 

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Crédit photo : Artem Podrez

Enfant, j’ai beaucoup souffert de ce manque d’attaches et de la nécessité d’être efficace pour se créer rapidement des relations amicales afin de ne pas vivre les 3 années au même endroit trop seule. Adolescente, j’enviais ces groupes d’amis “à la vie, à la mort” qui s’étaient rencontrés en maternelle, et étaient encore dans la même classe au lycée, partageant ainsi des moments communs et une relation que je n’aurais jamais la possibilité de connaître. Mes plus vieux amis sont en fait mes cousins : la famille, ceux qui restent toujours malgré les déménagements. Ceux qui connaissent aussi cette vie entre deux camions.

Étudiante, je m’étais promis de m’attacher à un lieu, de ne pas en bouger sauf pour des vacances ou des déplacements ponctuels. Force est de constater que la réalisation de mon rêve de stabilité devra attendre encore un peu : à l’heure à laquelle j’écris, je suis de nouveau entre trois cartons et deux camions.

On peut pourtant voir des avantages à cette vie entre deux camions. J’ai vu du pays, découvert des régions dans lesquelles je n’aurais sans doute jamais habité spontanément. J’ai affiné aussi mes choix immobiliers – à force de déménager dans différentes configurations on finit par savoir comment sont organisés les logements dans lesquels on est le mieux. Il y a aussi cette excitation de découvrir un nouveau logement, une nouvelle région, de nouvelles promenades. Plus pragmatiquement, j’ai développé une vraie aptitude pour faire un tri drastique lorsqu’il s’agit de déménager, et avec l’habitude, je suis efficace pour mettre ma maison en cartons, au point d’avoir fait mon dernier déménagement en 10 jours. 

Certains pourraient dire aussi que les déménagements fréquents nous apprennent à nous adapter constamment, développant notre aptitude à vivre dans un monde en perpétuel changement. C’est peut-être le cas pour d’autres, ce n’est pas le mien. Je m’adapte, c’est vrai, mais je ne le fais pas sans efforts, au contraire. Si je me raisonne aujourd’hui en comprenant bien la nécessité du déménagement en cours, et en sachant que c’est un déménagement pour le mieux, le stress de la logistique et la difficulté émotionnelle associée (on sait toujours ce que l’on quitte, ce que l’on trouve en revanche n’est jamais certain) rendent ces événements systématiquement très difficiles à vivre. 

A cela, tu peux ajouter la culpabilité maternelle de faire vivre à mes enfants ce déracinement que je détestais. Je me rassure comme je peux en me disant qu’ils sont encore à l’âge où les déménagements m’indifféraient : ils sont encore bien jeunes, et la perspective de rejoindre Paul et de le revoir tous les soirs après l’école supplante mille fois celle de changer d’école et d’amis. J’espère cela dit, sans trop oser y croire, que ce déménagement sera le dernier ou presque. Biquette entre en primaire, à l’âge où on commence à mieux se rendre compte de ce qu’implique un déménagement, et je me refuse à en imaginer un au milieu de son primaire, ou pire encore, lorsqu’elle entrera au collège. 

Je rêve du jour où nous serons installés réellement dans une ville ou au moins une région, ce jour où je n’aurai plus à me dire “ne t’attache pas trop, souviens toi que rien ne dure”. Si ce jour n’arrive pas, j’aimerais alors voir celui où les déménagements ne me feront plus rien, ne seront plus qu’un item de plus dans ma liste de choses à faire, entre acheter des chaussures et peler des courgettes. En attendant, je tente de faire contre mauvaise fortune bon coeur, je remplis mes cartons, notant scrupuleusement leur contenu sur mon petit carnet de déménagement, et je mets une fois de plus ma vie dans un camion.

9 commentaires sur “Ma vie dans un camion

  1. Comme je te comprends, à notre mariage, la plupart des discours faisaient mention de nos nombreux déménagements … on n’ose même plus demander de l’aide, maintenant c’est déménageur.
    Ici, on déménage le mois prochain. Ma fille est en maternelle et le vis plutôt bien. En revanche, j’espère qu’on est là pour un moment. J’ai connu la stabilité étant enfant et je la souhaite à ma fille. Ce qui nous fait espérer, c’est l’évolution du télétravail. Si mon mari devait changer de région pour son boulot, on espère qu’il aura des jours de télétravail de sorte à lui trouver un p’tit logement pour 3 jours par semaine. Je n’en veux plus de ces cartons.

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    1. On a beaucoup demandé d’aide, et pour les derniers déménagements on a pris des déménageurs. C’est plus reposant, ça nous fait de la manutention en moins, et ça repose nos amis aussi 😉
      Je te souhaite aussi la stabilité !

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  2. De mon côté, j’ai connu la stabilité enfant. La même maison, mes parents y sont toujours, des amis de la maternelle au lycée dont 4 amies qui ont tjs une place importante dans ma vie. Et pour autant, depuis que je suis partie à peine à 18 ans, j’ai du mal à rester au même endroit. Le plus longtemps que j’ai fait c’est 2 ans et demi dans le même logement. J’ai pas mal changé de ville région pdt mes études, début de vie active. La on est dans la même ville depuis plusieurs années mais on change souvent de logement. J’ai la bougeotte. J’ai du mal à me dire ici c’est vraiment chez moi. J’aime déménager, me projeter dans un nouveau lieu, tout décorer, prendre de nouvelles habitudes de vie.. ça me rend tjs enthousiasme, je dois être un peu nomade et d’un autre côté je n’ai pas trop envie de perturber mes enfants en les changeant trop d’école, c’est vrai qu’ils s’attachent aux liens qu’ils créent avec les copains. Ils vont changer pour la première fois d’école à la rentrée pour le cp et ms. Mais ensuite, je suis incapable de dire combien de temps on va rester. Pendant longtemps, je me sentais un peu déroutée car je ne savais pas dire où était Le lieu l’endroit où je me sentais chez moi. Où je voulais choisir d’habiter. Beaucoup sont attachés à un endroit et ça me fait envie de trouver un lieu cher à mon cœur dans lequel on pourrait avoir notre cocon, notre refuge. J’espère que vous pourrez rester un moment dans votre nouveau chez vous et que vous vous y plairez.

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    1. C’est drôle cette envie de bouger !
      En revanche, ce sentiment de ne pas connaitre LE lieu où on se sent chez soi, je le connais, mais je le trouve très angoissant. Avec le déménagement, j’espère que nous resterons un bon bout de temps dans notre nouvelle région, mais pour le moment je n’arrive pas à savoir si c’est vraiment chez moi, l’endroit où je serai bien, et je trouve ça assez désagréable comme sensation.

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      1. oui, je te retrouve dans ce sentiment, pour moi aussi c’est angoissant. J’aimerais avoir le tilt est me dire c’est là le lieu où on se sent bien comme un grand coup de cœur et une certitude, une sérénité trouvée. Et pour l’envie de bouger je ne sais pas d’où ça vient. En fait, j’aimerais réussir à concilier les deux. Trouver le fameux Lieu et combler ce besoin de bouger autrement par des excursions ou des voyages…

        Aimé par 1 personne

    2. Bonjour
      Je te souhaite de trouver ton chez toi bientôt.
      Je suis très intéressée par ta méthode pour le déménagement, pour faire les cartons et l’avantage de tout noter dans un carnet (cela me semble une longue préparation). Nous allons déménager cet été pour la première fois, sans changer de ville mais j’ai très peur de l’organisation et de tout ce qu’il y a à faire (administratifs inclus). Je suis preneuse d’un article d’astuces ! Merci et bon déménagement à venir.

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  3. Je te comprends. Depuis que je suis née, je ne suis jamais restée plus de 4 ans quelque part. Nous changions de pays à chaque fois.
    Cela a eu de grandes répercussions sur les amitiés : je m’attache aussi facilement que je me détache. J’ai appris à arrêter « facilement » une amitié a force de toutes les perdre. L’horreur des rentrées de classe ou tout le monde se connaît sauf moi (parfois je ne connais même pas la langue).
    Je suis aussi très angoissée sur les maisons : le sentiment de ne jamais avoir d’endroit où me poser, pas de chambre chez mes parents.
    C’est difficile pour les autres à comprendre. Pour beaucoup, c’est extraordinaire d’avoir autant voyagé. Ça l’est oui, mais j’aurai tellement aimé me poser et voyager sans avoir à déménager.

    Aujourd’hui maman d’un tout petit, je souhaite lui apporter cette stabilité. Un déménagement à l’autre bout du monde à l’âge de 10 mois, j’espère vraiment que ça sera le dernier.

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    1. De mon côté, je n’ai pas connu les déménagements à l’international, et je n’ai jamais eu de difficultés avec la langue. Mais je te rejoins sur le sentiment horrible de ne pas avoir d’endroit où se poser. Mon père est propriétaire d’une résidence secondaire, pendant des années nous avons cru qu’il allait perdre la maison, et ça m’a mis dans un état de stress inouï, parce que c’est vraiment le seul endroit que je puisse considérer comme chez moi. Ce n’est vraiment pas ce que je souhaite pour mes enfants : je leur souhaite une stabilité géographique, amicale, affective… des repères en fait.

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  4. Le déménagement est une source de stress énorme pour chacun – je crois que c’est classé comme le 2ème événement le plus stressant, juste après le deuil… C’est pour dire !
    J’aurais très mal vécu de déménager pendant l’adolescence, c’était déjà assez dur de se créer son groupe d’amis alors s’il avait fallu m’en faire tous les ans… Par contre, dans ma vie d’adulte j’ai beaucoup déménagé et j’avoue que j’aime assez ça. Mais maintenant qu’on a les 3 filles, dont la plus grande très sensible au changement, je me dis que notre prochain déménagement (en fin d’année) sera le dernier avant un long moment, histoire de les laisser avoir les racines que tu regrettes de ne pas avoir.
    Par contre, cette capacité à te faire des amis rapidement et partout, j’admire vraiment ! J’en suis incapable, même si je m’entends facilement avec les gens, j’ai du mal à passer la barrière de la simple connaissance…
    Bon courage pour le déménagement !!!

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