La haie
C’est beau, une haie. Ça présente bien. Rien ne dépasse. Je m’identifie assez à une haie. Pourquoi ?
C’est simple : il y a la vie, le quotidien, ma famille… et moi, au milieu de tout ça. Ou plutôt non. Justement. Moi, il y a longtemps que je ne suis plus au milieu. Je suis devenue le décor. Je suis la haie.

Image par Peggychoucair de Pixabay
Sous contrôle…
Taillée pour ne pas dépasser. Entretenue pour que tout ait l’air sous contrôle. Dense pour protéger mes enfants. Silencieuse pour ne pas déranger.
Je fais rempart. J’essaie, en tout cas.
Parce qu’il faut bien que quelqu’un le fasse.
Je vis dans une réalité parallèle où il y a toujours un rendez-vous médical à prendre, une ordonnance à renouveler, des médicaments à récupérer, des crises à anticiper, des regards à supporter. Tout le monde pense comprendre, compatir… sans vraiment voir ni comprendre.
On me dit que je suis courageuse, mais on oublie de me demander à quel prix. On admire mon implication, mais on oublie que je sacrifie ma carrière. On me dit de “prendre du temps pour moi quand même”, comme on lance une bouée à quelqu’un coincé sous un immeuble effondré. On me rappelle qu’il faut penser à mon couple, à ma santé, à mon équilibre, comme si tout cela n’était qu’une question d’organisation.
J’ai réduit mes heures de travail jusqu’à rogner sur mon identité.
J’ai abandonné, morceau après morceau, tout ce qui faisait de moi autre chose qu’une mère-aidante. Et j’ai accepté que jamais notre quotidien ne ressemblera à celui qu’on nous avait appris à attendre.
Je remets systématiquement mon masque lors des discussions légères avec d’autres parents, tellement j’ai l’impression d’être à mille lieues de ce qu’ils vivent.
Et quand je parle, j’ai toujours peur d’être cette mère jamais satisfaite, celle qui semble se plaindre constamment de ses enfants, comme si cela voulait dire qu’elle ne les aime pas vraiment.

Image par GUDE PAVAN de Pixabay
…ou pas.
Pourtant, j’aime tellement mes enfants. Et j’aurais tellement voulu en avoir un autre. Longtemps, j’ai imaginé une famille plus grande. J’aimais cette idée. Encore aujourd’hui, parfois, mon cœur se serre devant une fratrie qui s’agrandit. Mais la réalité a fini par s’imposer.
Mon corps ne suit plus.
Ma santé vacille déjà sous le poids du quotidien. Nos enfants ont besoin de tellement de présence, de disponibilité mentale, émotionnelle, administrative que ça serait du suicide d’en avoir un autre.
Je me force à me faire une raison, parce qu’il faut survivre. Pourtant, chaque mois, je pleure un peu en silence. Je jalouse ceux qui peuvent, eux, agrandir leur famille sans avoir à se demander s’ils en auront la force.
Il y a une culpabilité étrange à pleurer un choix que l’on sait raisonnable, comme si la lucidité devait empêcher la tristesse.
Mais les deux coexistent très bien.
Comme coexistent l’amour immense que j’ai pour mes enfants et l’épuisement profond qui m’habite.
Je les aime d’un amour féroce, absolu, viscéral.
Je me battrais contre le monde entier pour eux. Pourtant, parfois, j’étouffe.
Parfois, je voudrais poser mon cerveau juste quelques heures. Ne plus être celle qui pense à tout, celle qui repère les signaux faibles avant les crises, celle qui absorbe les émotions des autres comme une éponge oubliée dans un évier, celle qui prend les décisions pénibles.
J’aimerais exister sans vigilance permanente, redevenir une femme avant d’être une fonction, avoir des passions, des loisirs.
Parce qu’à force, le rôle de mère-aidante a fini par coloniser chaque recoin de mon existence.
Respirer !
Je ne m’épanouis pas dans mon rôle de mère.
Prendre le rendez-vous.
Envoyer le mail.
Commander les fidgets.
Relancer l’orthophoniste.
Remplir le dossier.
Prévoir la sortie scolaire.
Chercher la prochaine stratégie pour éviter l’effondrement de demain…
La charge mentale est devenue une seconde atmosphère, invisible, mais irrespirable. Et le pire, c’est que j’ai fini par croire que c’était normal.
Je crois qu’on peut aimer profondément ses enfants tout en reconnaissant ce que cette vie nous a coûté.
Ma santé, par exemple. Mon corps me rappelle régulièrement ses limites. La fatigue chronique ne négocie pas, les douleurs non plus. Pourtant, je continue souvent au-delà du raisonnable. Parce qu’il n’y a pas vraiment de bouton pause quand on est l’un des piliers du système familial.
Parce qu’un enfant en surcharge ne peut pas attendre que maman récupère.
Parce qu’un rendez-vous médical manqué peut avoir des conséquences.
Parce que les démarches administratives ne se remplissent pas toutes seules.
Alors on tire sur la corde. Encore et encore, Jusqu’à parfois ne plus savoir si l’on vit… ou si l’on fonctionne.
Comme ces haies qu’on entretient sans cesse. On coupe ce qui dépasse. On tente de garder une forme correcte vue de l’extérieur.
On cache les branches mortes derrière les feuilles encore vertes.
Mais à l’intérieur, parfois, tout pousse dans tous les sens. Peut-être qu’un jour, je laisserai certaines haies devenir sauvages. Peut-être qu’un jour, je cesserai de vouloir correspondre à l’image de la mère courageuse, organisée, résiliente et inépuisable.
Peut-être qu’un jour, je m’autoriserai simplement à être une personne humaine.
En attendant, je taille les haies.

Mon coeur se serre en lisant ton article. Je t’envoie tout mon courage, mon soutien et un gros câlin pour te rebooster.
Dans un monde parfait, et sans connaître totalement ta solution, je te conseillerai de travailler plus et d’utiliser cet argent pour t’acheter de la « tranquilité » (femme de ménage, garde d’enfant, livraison de repas…). Mais je suppose que tu y a deja réfléchi.
Je suis loin d’avoir tes spécificités. Mais malgré cela je n’aime pas la parentalité (mais j’adore mes enfants), je suis souvent déprimée et je me bats contre une charge mentale (parentale) pourtant bien simple. Ce qui m’aide à garder le cap, c’est mon groupe d’amies, toutes mamans et surtout toute hônnetes.
On s’avoue facilement quand ca va pas, que ca soit parcequ’on pense se séparer de notre conjoint, qu’on en peut plus de nos enfants, de notre travail, qu’on a oublié tel ou tel rendez vous pourtant important… On ne fait pas semblant. On vide notre sac entre nous et ca fait un bien fou. On ne comprend pas toujours les épreuves vécues par les autres, les choix qu’elles ont fait mais on se soutient et on s’encourage. Et ca fait un bien fou.
Es tu sur que tu n’as pas d’ami qui pourrait t’écouter et te soutenir ? se plaindre ne fait pas de nous des personnes moins fortes !
Courage ! et hug !
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